Charles Burnett, c’est le Watts qu’il préfère
Tourné en 1983, « My Brother’s Wedding » est une chronique douce-amère du quartier de South Central de Los Angeles.
par Stéphanie Binet
DR
My Brother’s Wedding de Charles Burnett (1983), avec Everett Silas, Jessie Holmes… 1 h 20.
Encensé par Spike Lee, qui s’est agenouillé devant lui tel son disciple lors du dernier festival de Deauville, et criblé de questions par le public lors du programme Black Revolution à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le cinéaste afro-américain, Charles Burnett retrouve aujourd’hui toute la reconnaissance qui lui est due. Son quatrième long métrage, My Brother’s Wedding, tourné en 1983 dans le quartier de Watts à Los Angeles et qui n’avait été jusque-là montré que sur une chaîne allemande, est enfin projeté en France. A l’instar de Killer of Sheep, déclaré « trésor national » par le National Film Registry, My Brother’s Wedding est un tableau réaliste, mais en couleur, cette fois-ci, d’une famille noire dans les quartiers sud de Los Angeles : « Je n’avais jamais vraiment terminé le film, raconte le réalisateur. En Allemagne, je leur ai donné un premier montage un peu brut. Je n’étais pas très content du résultat, car je n’avais pas eu l’argent pour le terminer. Mes acteurs me créaient beaucoup de problèmes. Avec le numérique, j’ai pu moi-même remonter le film, couper les scènes qui ne me plaisaient pas et le nettoyer. » Ses acteurs, aussi turbulents que les personnages qu’ils incarnent, avaient fait prendre du retard au tournage. Pierce Mundy, interprété par un nerveux et hilare Everett Silas, est un grand dadais de 30 ans qui vit encore chez ses parents, les adorables et toujours amoureux propriétaires d’une laverie sur une des artères de Watts. De temps à autre, Pierce s’occupe de ses grands parents grabataires, mais dès que son meilleur ami, Soldier, sort de prison, il file le chercher à la gare, prêt à refaire avec lui les quatre cents coups : « Ce sont des jeunes gens qui n’ont jamais vraiment grandi, commente Charles Burnett, qui ont subi un lavage de cerveau, qui n’arrivent pas à dire qu’ils méritent mieux que d’être pauvres. Pierce et Soldier ont échoué dans leurs propres projets et fuient la réalité. Ils gaspillent leurs vies. Pierce a un bon cœur mais reste immature, incapable de maîtriser le cours de son existence. Soldier, lui, réagit contre la société, mais c’est un rebelle sans cause. Il est frustré et ne sait pas vers quoi diriger son énergie. Ils ressemblent beaucoup aux jeunes avec qui j’ai grandi. Comme le système est contre nous, en tout cas n’est pas fait pour nous, il faut être fort, et en avoir conscience. » Pour seule perspective hors de son quartier, Pierce n’a que le prochain mariage de son grand frère avocat avec une jolie chipie de la middle class américaine, qu’il méprise. C’est tout le drame de Pierce, il devra choisir entre le mariage de son frère, les obligations familiales et l’enterrement de son Soldier, qui à force de faire n’importe quoi a fini par en mourir. « C’est une histoire qui m’est arrivée dans la vraie vie », raconte Charles Burnett, qui a grandi à Watts à un pâté de maison de là où ont débuté les émeutes de 1965. « Mon voisin avait été tué, et, le jour de son enterrement, j’avais déjà promis d’assister au mariage d’une amie. J’ai décidé d’aller à l’enterrement, mais je n’ai pas eu le courage de le dire à la jeune mariée. Alors je me suis dit que je ferai les deux. De ce petit incident, j’ai fait un film. Etre adulte, c’est faire des choix et, évidemment, quelqu’un sera toujours blessé, on ne peut pas contenter tout le monde. » Ses deux personnages, Pierce et Soldier ne font pas de choix, vivent dans l’instant. My Brother’s Wedding montre déjà les tensions entre le peuple du ghetto et la bourgeoisie noire américaine et, surtout, la chaleur du foyer afro-américain : « Au festival de Saint-Denis, j’étais surpris de mesurer combien le public avait l’air d’apprécier les marques d’affection entre Pierce et son père. C’est normal, il a l’habitude de voir des films hollywoodiens avec des gangs, des mères célibataires. Comme s’il était impossible de filmer ses quartiers sans montrer l’humanité de ces habitants. » Paru dans Libération du 4 mars 2009
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