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mardi 6 novembre 2012 14:57

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Chez Albert, l’info s’insère et se desserre

par Olivier Bertrand

tags : site , journalisme , pure player

DR

De notre correspondant à Marseille

 

Il était une fois deux journalistes, Stéphanie Harounyan et Frédéric Legrand, qui tenaient le bureau local de 20 Minutes à Marseille, aimaient leur métier, mais avaient envie d’arrêter de courir après l’actualité, de la subir. Ils voulaient prendre leur temps, travailler sur des espaces longs, en décalant leur regard pour voir ce qui se cache « dans les angles morts de l’info ». Cela a donné Chez Albert, un site expérimental lancé en 2011 où ils agrègent les envies d’autres confrères, dans un collectif fluctuant où l’on se frotte à d’autres formes, d’autres narrations. L’objet modeste et élégant, conçu par le graphiste Martin Carrese et le développeur Renaud Vercey, donne l’impression d’entrer chez quelqu’un, ou dans un vieux café, le corridor d’un cabinet de curiosités. Il y a un peu de tout cela.

La plupart des sujets partent d’une base d’actualité, mais sont traités avec distance, en mêlant points de vue et médias différents : texte, photo, vidéo, dessin, musique… Il y a également un partenariat avec Radio Grenouille, une émission hebdomadaire de chansons et d’informations pour les enfants (Chez Al’), des chroniques, des « contre-jour » (approches décalées de l’actualité). Et des feuilletons, conçus comme de longues aventures collectives. En ligne par exemple ces jours-ci, le premier épisode de Route (nationale) 66, un road-trip entre Mulhouse (Haut-Rhin) et Remiremont (Vosges) avec une rédactrice et un photographe-vidéaste, Greg, soutenus depuis Marseille par un illustrateur. Sur la BO du film Easy Rider, ce premier volet s’achève dans un resto de Rupt-sur-Moselle. Born to Be Wild et pour manger, du munster ?

Autre feuilleton de ce début de deuxième saison, Du Mucem aux Baumettes, ou les transformations marseillaises, le rapport à l’État, à l’environnement, racontés à travers deux chantiers emblématiques : l’agrandissement de la maison d’arrêt des Baumettes et la construction du Musée des civilisations d’Europe et de Méditerranée.

 

 

« Après six années en quotidien, raconte Stéphanie Harounyan, on avait besoin de s’arrêter et de réfléchir à une période où tout nous pousse à accélérer et fuir en avant. Du coup, on se retrouve un peu à rebours de l’évolution de notre métier, à faire des trucs qui prennent quinze fois plus de temps. » À Marseille, l’actualité est copieuse, il suffit de se laisser porter, il se passe toujours quelque chose. Chez Albert les a incités à freiner et à travailler la matière autrement. D’autres journalistes participent, écrivent comme ils n’ont pas l’occasion de le faire dans leurs titres. Des « petits déjeuners de l’info » réunissent des confrères, cinq ou six, de profils différents. Autour d’un café, ils passent en revue l’actualité, cherchent des angles, testent leur pertinence. Le site est devenu une plateforme. Il y a un côté tâtonnant assumé. Quelque chose d’artisanal. A mesure qu’on avance se précise une identité, une utilité.

Économiquement, ça tâtonne aussi. Chez Albert (le nom vient d’Albert London, un big-band de journalistes-musiciens marseillais) s’est lancé avec un investissement de départ de 15 000 euros, dont 10 000 pour la conception du site. Le fonds d’aide à la presse en ligne a permis ensuite d’intégrer une partie audio de qualité. Une administratrice a été embauchée à la rentrée en contrat aidé. Pour le reste, les fondateurs visent l’autofinancement des reportages et des enquêtes, des photos, des coûts fixes. Ils font appel aux dons des lecteurs (qui soutiennent en s’offrant des cafés virtuels), et commercialisent un bandeau de pub. « Nous serions ravis de vivre d’Albert, précise Legrand, mais nous n’avons pas voulu nous essouffler à essayer de tirer nos salaires du site. Ça nous aurait mis dans l’urgence. On aurait recherché une fréquentation rapide au lieu de prendre le temps de nous chercher. » Albert revendique environ 5000 visiteurs uniques par mois, par le seul bouche à oreille. Pour gagner leur vie, Frédéric Legrand et Stéphanie Harounyan ont monté une boîte à côté, font classiquement des piges, de la formation…

Cet été, en rentrant de vacances, ils ont décidé de « radicaliser » leur approche. De ne plus publier quotidiennement, d’élaborer des feuilletons plus longs, plus scénarisés. « Le livre de David Dufresne sur Tarnac (1) a été un bouleversement, dit Stéphanie. Il nous a fait réfléchir sur nos pratiques, notre rapport au lecteur, notre subjectivité, le mythe du journaliste neutre qui ne transformerait pas le modèle qu’il observe. »

Albert espère construire un autre rapport au métier, continuer d’explorer d’autres narrations. Exercice délicat : le lecteur n’est plus un consommateur prenant sa becquée d’information prémâchée, mais la distance à l’actualité le rend moins captif, plus volatile. Le conserver réclame un travail rigoureux de la forme et du fond, ainsi que la mise en place de rendez-vous.

Les créateurs d’Albert composent leur communauté sans se laisser entraîner dans la course aux clics. Pour ancrer dans le réel le rapport aux lecteurs, ils veulent organiser des rencontres, des expositions. Leur deuxième saison doit stabiliser éditorialement le site, trouver l’équilibre financier. Pour durer. C’est souhaitable.

 

(1) Tarnac, magasin général, récit de David Dufresne, éditions Calmann-Lévy (2012), 498 pp., 20 €.


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