mercredi 18 février 2009 18:20
«Choisir Rourke n’a pas été une évidence»
Le réalisateur Darren Aronofsky décrit le développement du projet "Wrestler"
par Bruno Icher
A propos de sa première rencontre avec Darren Aronofsky, Mickey Rourke raconte : «Je savais qu’il voulait mon sang. Je le sentais.» Et ce n’est pas forcément une plaisanterie. Si Aronofsky voulait Rourke à ce point-là, c’est que le film, celui-ci en tout cas, n’aurait pas existé sans les cicatrices du visage boursouflé du comédien boxeur. Le réalisateur, installé au panthéon indé au début de sa carrière avec Pi, en 1998, et Requiem for a Dream, d’après Hubert Selby en 2000, puis moqué pour The Fountain, son dernier film avant The Wrestler, revient sur ce projet unique de fiction qui met en scène l’authentique descente aux enfers de son comédien principal. Vous êtes un fan de catch ?
Parce que c’est bidon ?
Il y a quand même eu des films intéressants sur ce milieu. Comme le documentaire de Paul Jay, Hitman Hart: Wrestling with Shadows…
Le choix de Mickey Rourke n’a pas été seulement dicté par ses performances d’acteur…
Il avait aussi été question de Nicolas Cage…
Le style de The Wrestler fait beaucoup penser aux Dardenne…
Comment pouvez vous faire deux films aussi différents que The Fountain et The Wrestler l’un à la suite l’un de l’autre ?
Même si l’un de vos prochains projets, The Fighter, est l’histoire d’un boxeur sur le retour ?
Vous ne ferez plus d’adaptation de Selby alors ?
Non, mais il est rigoureusement impossible pour des garçons de ma génération de passer à travers ce phénomène aux Etats-Unis. A vrai dire, cela ne m’a jamais vraiment intéressé, mais j’ai traversé une période de huit ou neuf mois, quand j’étais enfant, pendant laquelle je me suis passionné pour le catch. Davantage pour faire comme tout le monde qu’autre chose, mais j’ai abandonné très vite. En revanche, je n’ai jamais compris pourquoi personne n’a jamais rien fait de sérieux sur un monde comme celui-là.
Oui, sans doute. Quand j’évoquais ce projet dans mon entourage, on me demandait à chaque fois si j’étais sérieux. Mais l’impression est radicalement différente quand on observe ces lutteurs à l’entraînement ou en match. Les coups, ils les prennent vraiment ! Pendant le tournage, nous avons utilisé de vraies conventions de catch, en plantant les caméras entre deux combats, et quand le public venu pour les voir en avait assez, on arrêtait et on laissait se poursuivre la réunion. Très vite, il m’est devenu difficile de discerner la part de théâtralité de la part sportive du spectacle.
Absolument. C’est l’histoire d’un catcheur très célèbre dans les années 90, Brett Hart, dont toute la famille a voué sa vie au catch. Mais pour le personnage de Randy, je me suis beaucoup inspiré de films que j’ai revus, comme Fat City, de John Huston, ou Marty, de Delbert Mann, avec Ernest Borgnine. Et puis ce projet est une vieille histoire. Quand j’étais étudiant en cinéma, je m’étais dit qu’un personnage de catcheur serait formidable, mais je n’ai pas écrit de scénario, j’ai juste gardé l’idée dans un coin de ma tête. Beaucoup plus tard, en 2002, Scott Franklin [le producteur associé à tous les films d’Aronofsky, ndlr] et moi avons lu le scénario de Robert Siegel et nous sommes tombés d’accord pour le retravailler.
Ça devait être lui. Le scénariste a écrit avec la photo de Mickey Rourke collée au-dessus de son ordinateur. Tout est lié entre le comédien et le personnage. Mais nous n’avons jamais discuté de cette manière d’imbriquer le scénario avec l’histoire de Mickey, la boxe, la descente aux enfers, ces terribles années où il a tenté de revenir à Hollywood, etc. J’ai entendu que c’est «le» film dont il avait besoin pour revenir. Possible, mais il ne faut pas oublier qu’il lui a fallu une vie entière pour le tourner.
Imbriquer le personnage et l’acteur, c’est pourtant bien ce que vous vouliez faire ?
Quand on commence un projet de film, on n’est jamais complètement sûr de la manière dont les choses vont se passer ni si, au fond, une idée est la bonne. Cela fonctionne aussi beaucoup à l’instinct, avec la part d’incertitude que cela suppose. De plus, le choix de Mickey Rourke n’a pas été une évidence pour beaucoup de gens. Personne ne voulait financer le film si Mickey Rourke tenait le premier rôle. Personne sauf Wild Bunch [maison de production et de distribution française, ndlr], qui voulait bien participer au financement, mais à une seule condition : que Mickey soit Randy.
Effectivement. A un moment, j’étais tellement frustré de ne pas réunir un tour de table que j’ai fini par proposer le rôle à Nicolas Cage. Il en avait envie et, dès lors, les financements ont afflué comme par miracle. En moins de deux semaines, je me suis retrouvé avec trois fois le montant que j’avais espéré depuis deux ans. Mais, aussitôt, j’ai regretté. Je n’en dormais plus. Pendant les trois semaines qui ont suivi, je ne cessais de penser à Mickey et au film que je voulais faire. J’ai même fait des choses dont je ne me croyais pas capable : je demandais à des gens dans la rue ce qu’ils pensaient d’un film sur un catcheur vieillissant interprété par Mickey Rourke ! Finalement, j’ai fait machine arrière et j’ai tenu bon.
Les films des frères Dardenne font partie de ce qui a été fait de mieux au cinéma ces dix dernières années, en particulier Rosetta. A l’évidence, cela a eu une influence sur mon travail. En revanche, ce qui ne m’a pas quitté pendant tout le film, c’est un morceau de Charlie Mingus, The Clown. C’est un poème dans lequel le clown comprend peu à peu que plus son numéro est réussi et plaît au public, plus il en souffre et en est détruit.
C’est comme ça que je conçois ce métier : en faisant des choses aussi différentes que possible. C’est devenu un cliché, mais il est essentiel de s’imposer des défis, d’essayer de se réinventer soi-même et surtout de ne pas se répéter.
Je ne ferai pas le film. Comme je vous le disais, c’est beaucoup trop proche de ce que je viens de faire.
[Rires] Ça, c’est particulier. J’ai souvent raconté que j’ai foiré mes examens finaux au lycée parce que j’ai découvert Selby à la bibliothèque à l’époque. J’ai commencé et puis j’ai tout lu : pas moyen de faire autrement. Et c’est vrai que ce qu’il a écrit, même s’il n’a pas beaucoup écrit, est si inspirant pour moi que j’aimerais réaliser une autre adaptation tirée de son œuvre, probablement de façon plus académique. Et puis, tout ce qu’il écrit est situé à quelques pâtés de maisons de l’endroit où j’ai grandi à Brooklyn et où je vis encore.
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