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jeudi 7 mai 2009 18:17

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Christian Paul : Dopé par l’Hadopi

Le député PS de la Nièvre, 49 ans, mène la bataille contre la loi antipirates du Net, actuellement débattue au Parlement.

par Christophe Alix

tags : portraits , politique

CC Richard Ying

Pas de préambule, ni de ronds de jambe avec Christian Paul. Dans son bureau encombré et impersonnel de l’Assemblée nationale – seul un pingouin « Paul président », la mascotte du logiciel libre Linux, est accroché au portemanteau – ce député PS de la Nièvre attaque bille en tête à la simple évocation du mot Hadopi. Le discours est ultrarodé et solidement argumenté, l’élocution riche et aisée, et pas d’autre solution, lorsque l’on souhaite intervenir, que d’interrompre cette mécanique oratoire parfaitement huilée. Intarissable sur le sujet, ce « mousquetaire du téléchargement », comme on a parfois surnommé celui qui ne cesse de prôner une légalisation des échanges non commerciaux sur la Toile, a encore réussi un joli coup d’éclat. Il a fait échouer, avec ses collègues de la gauche, l’ultime vote de la loi « Création et Internet » qui, pour la peine, est revenue en deuxième lecture au Parlement. C’est dire si cet ancien secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer de Lionel Jospin, auteur de plusieurs rapports sur les enjeux du numérique, est synonyme de cauchemar pour les deux ministres de la Culture successifs qui se sont frottés au sujet. Ses opposants lui reconnaissent au moins cette qualité  : la constance sur un sujet éminemment complexe. « De tous nos adversaires, il est sans doute le plus convaincu, dit de lui un député de la majorité. Mais il a vite tendance quand on ne partage pas son point de vue, à prendre les autres pour des nuls. Il n’est pas démagogique mais dur, sûr de lui et sectaire. »

L’engagement pour la légalisation d’un espace d’échanges « non marchands » sur la Toile de cet élu d’une région très rurale dans laquelle l’arrivée du haut débit fut un « événement retentissant », remonte à 2004. Précisément à une tribune dans Libération dans laquelle il n’hésitait pas à répondre à quelques-uns de ses monstres sacrés comme Patrice Chéreau (il lui doit la découverte du Ring de Wagner à la télévision) pour dénoncer d’illusoires « lignes Maginot sur le Net » et une croisade contre le « piratage » – il réfute le terme qui relève, selon lui, du « droit maritime ». « J’étais un peu intimidé de m’opposer à des créateurs dont j’admire profondément le travail, reconnaît-il. Mais depuis, le cuir s’est tanné et je suis certain que les artistes, que l’on ne cesse d’instrumentaliser, sauront faire la part des choses quand toute cette effervescence sera retombée. » Ce qui « navre » cet amateur d’art contemporain et d’opéra, ce n’est d’ailleurs pas de s’opposer à des patrons de majors du disque tel Pascal Nègre, mais d’avoir à affronter ceux qu’il appelle ses « potes », les indépendants. Des « potes » qui s’estiment aujourd’hui « trahis » par la gauche et à qui, dit-il, on a vendu une « illusion sécuritaire » alors que la loi « ne va pas rapporter un euro à leurs artistes ».

Christian Paul appartient à cette gauche pétrie de l’idée de progrès que l’on disait hier productiviste et qui garde toute sa foi en l’avenir. Dans ce nouveau monde numérique où « plus rien ne sera comme avant », il en est certain, différentes formes d’accès à la culture peuvent cohabiter dans un joyeux mix de modèles marchands et non marchands . Utopie  ? « Pas du tout », dit ce père de trois adolescents qui pratiquent à la maison une « légalisation par anticipation » sans se demander à chaque site visité s’il est « légal ou pas, cela n’a aucun sens pour eux ». Grand lecteur – il se ravitaille à la librairie La Hune de Saint-Germain-des-Prés –, ce réputé « gros bosseur » nourrit son discours d’une lecture assidue des « classiques » de la société postindustrielle, cet autre nom de la civilisation numérique dont l’Hadopi serait « la première grande bataille politique ». Du déjà lointain rapport Nora-Minc sur l’informatisation de la société dans les années 70 au théoricien américain du copyleft – par opposition au copyright – Lawrence Lessig, du sociologue des réseaux espagnol Manuel Castells à Jacques Attali, en passant par l’économiste Daniel Cohen, cet agitateur de concepts à qui Martine Aubry a confié les rênes du nouveau think tank interne du PS a beaucoup ingurgité pour comprendre comment Internet transforme radicalement la société. « Notre projet s’appuie sur une vision de l’économie immatérielle en germe, affirme-t-il. Plutôt que d’épuiser son énergie à réprimer une nouvelle pratique culturelle comme s’il s’agissait d’une “pathologie sociale”, le gouvernement serait plus inspiré de la convertir en une politique créative. »

Ce « créatif » justement, cet « expert en ingénierie politique » comme le décrit son « frère d’armes » bourguignon Arnaud Montebourg, est persuadé que la gauche saura, comme par le passé, « trouver des solutions » pour perpétuer le modèle français de l’exception culturelle. « On a instauré le prix unique du livre et maintenu les librairies, on a sauvé le cinéma en le faisant financer par la télévision, résume-t-il. Je ne vois pas pourquoi on n’arriverait pas à trouver des mécanismes pour permettre au droit d’auteur de Beaumarchais de se réinventer à l’ère des réseaux. »

Qu’on se le dise, ce féru d’aménagement des territoires et spécialiste de la carte hospitalièrene se sent pas l’âme d’un « libertaire ». « Je ne mythifie pas la technologie et en mesure les dangers, explique-t-il. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours été partisan d’une forte régulation d’Internet mais on ne fera pas du neuf avec de l’ancien. Demandez à Susan Boyle [la chanteuse écossaise de 47 ans révélée par l’émission Britain’s Got talent, ndlr] si elle regrette l’existence de l’Internet  ? » L’optimiste fait homme ce Christian Paul…

Il faut dire que la vie semble avoir plutôt gâté ce faux gentil à qui « il prend parfois l’envie de cogner » face à un gouvernement « porteur de la vérité révélée ». Né à Clermont-Ferrand dans un milieu modeste et démocrate-chrétien – « J’ai rompu après la première communion » précise-t-il –, ce meneur et élève brillant abonné au rôle de délégué de classe est tombé tôt dans la politique. Enfant de la mitterrandie et du programme commun, grandi entre Althusser et Alain Touraine, il adhère au PS dès 1978 dans une section ouvrière. Fin bretteur, l’amateur de mots qui font mouche se voit d’abord avocat avant de monter à Paris faire Sciences-Po puis l’ENA. Parcours classique qui le mène en stage dans cette Nièvre morvandelle qu’il ne quittera plus et qui lui permet chaque fin de semaine d’aller se ressourcer sur un très concret laboratoire de terrain. C’est là que cet ancien sous-préfet passé par divers cabinets ministériels et brièvement à Beaubourg, trouvera ses attaches électorales et son nouveau métier d’élu à plein-temps, à commencer par la mairie de Lormes, 1 500 habitants, avant la députation et la vice-présidence de la région Bourgogne. Homme de dossiers plus que d’appareil, cet ancien « bébé Jospin » a été de toutes les « rénovations » de la vieille maison  : avec son ami Arnaud Montebourg au NPS, Ségolène Royal et désormais avec Martine Aubry dont il se félicite, après « l’éteignoir » Hollande, qu’elle remette le parti au travail. Un alliage original que cet intellectuel néorural et progressiste tombé dans la marmite numérique.

Paru dans Libération du 07/05/09


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