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jeudi 4 mars 2010 18:05

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Clairs Oscars

par Laureen Ortiz

De notre correspondante à Los Angeles.

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Black à part

Les malheurs de « Precious », une ado obèse et illettrée dans le Harlem des années 80. Un film phénomène qui pourrait créer la surprise aux oscars ce week-end.

Bien au show

Gabourey Sidibe. Révélée par son rôle dans « Precious », cette Américaine, ex-étudiante en psycho, affirme son ambition.

La carrière enviable de Precious a commencé à Sundance en janvier 2009, puis à Cannes en mai dans la section «Un certain regard». Il est sorti sur le territoire américain dans une exploitation limitée en octobre, puis étendue en novembre, recevant un accueil critique et public excellent. Il est vrai que, en guise de surface promotionnelle, ce film indé moyennement glamour a bénéficié du boulevard ouvert par la coproductrice et reine des médias Oprah Winfrey. À travers son show ultraprescripteur, ses magazines papier et ses stations de radio, elle a assuré à Precious un box-office de 40 millions de dollars (30 millions d’euros) après six semaines d’exploitation, pour un film qui en a coûté quatre fois moins. Mais le film pose aussi une question de fond sur la représentation des Noirs dans le cinéma hollywoodien au moment où, après avoir reçu un Golden Globe (Mo’Nique, meilleure actrice de second rôle), Precious est en lice dans une demi-douzaine de catégories aux oscars, qui seront décernés dimanche : meilleurs mise en scène, film, scénario, montage, actrice et second rôle féminin.

Depuis quatre-vingt-deux ans que l’Académie de Beverly Hills célèbre en grande pompe les talents d’Hollywood, on peut compter les Noirs ayant remporté une statuette pour un rôle principal sur les doigts d’une main. Côté femmes, Halle Berry est la seule et unique détentrice du trophée de la meilleure actrice. C’était en 2002. Du côté des hommes, Sidney Poitier a été le premier à décrocher celui de meilleur acteur, pour son rôle dans le Lys des champs (1963). Près de quarante ans plus tard, Denzel Washington renouvelle l’«exploit» grâce à son interprétation dans Training Day (2001). C’est, à ce jour, à peu près tout. Si l’on compte les vainqueurs de trophées de second plan, onze au total ont été remis à des Noirs sur plusieurs centaines remportés par des cinéastes, techniciens et acteurs blancs.

En 1940, Hattie McDaniel est la première actrice noire à rafler une statuette dorée, pour son second rôle de servante dans Autant en emporte le vent. Un oscar cependant accueilli de manière mitigée par les militants de la cause, car il ne célébrait évidemment pas l’émancipation des Noirs, d’autant plus que l’actrice avait dû, à l’époque, s’asseoir sur les bancs réservés aux rares gens de couleur lors de la soirée de gala à Los Angeles, conformément aux pratiques ségrégationnistes.

Selon Tom O’Neil, journaliste du Los Angeles Times, c’est en 2002, avec la double victoire de Halle Berry et Denzel Washington, que le plafond de verre, c’est-à-dire cette frontière parfois invisible mais qui empêche certaines personnes d’accéder à certains rangs, «est devenu un gros sujet dans les médias et à Hollywood». C’est aussi l’année où l’influente Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur (NAACP) a ouvert un bureau à Hollywood, afin d’y promouvoir une plus grande diversité à l’écran (cinéma et télévision confondus). Mais, selon une étude publiée fin 2008 par cet organisme, la situation est loin de changer. «À une époque où le pays est ravi d’avoir élu le premier président noir de l’histoire des États-Unis, il est impensable que les minorités soient toujours aussi crûment sous-représentées», s’est insurgé le président de la NAACP, Benjamin Todd Jealous.

Cette année, les nominations de Morgan Freeman (oscar du meilleur second rôle en 2005 pour Million Dollar Baby) et de Gabourey Sibide, respectivement en course dans les catégories meilleur acteur et meilleure actrice, ne constituent pas un fait nouveau, explique Corynne Corbett, journaliste et fondatrice du blog That Black Girl Site. «Il y a régulièrement des nominés, mais souvent ils ne gagnent pas [par exemple, Whoopi Goldberg, ndlr].» La vraie bonne nouvelle, à ses yeux, «c’est surtout la nomination d’un réalisateur black, Lee Daniels, pour Precious». «C’est très, très rare, insiste-t-elle. La dernière fois qu’on a vu un cinéaste afro-américain nominé, c’était en 1991 : John Singleton avec le film de ghetto Boys’n the Hood.»

Entre Precious, plongée hard dans la bio d’une grosse black maltraitée, et The Blind Side de John Lee Hancock, qui concourt dans la catégorie meilleur film et raconte — d’après une histoire vraie — les épreuves vécues par un jeune joueur de football, Noir, jadis obèse et pauvre au point d’avoir été SDF, né d’une mère accro au crack dans le Tennessee, le cinéma noir est aussi encore très souvent rattaché à une problématique socio-ethnique. «Dans les comédies romantiques, celles avec de jolies filles, pourquoi voit-on toujours des Meg Ryan ou Kate Hudson ?»

À sa question, Corynne Corbett a la réponse : «À Hollywood, les dirigeants, ceux qui prennent les décisions, sont un club d’hommes blancs.» Les studios fonctionneraient donc sur le mode d’un club privé aux pratiques machistes tenu par des décideurs blancs. Ce que la NAACP désigne avec un certain sens de la formule par «des pratiques hautement subjectives dans un système de liste fermée». Même les séries télé 100% noires, comme le Prince de Bel Air (feuilleton qui a révélé Will Smith) ou le Cosby Show, qui faisaient le pendant du Hollywood blanchissime, ont disparu des studios. Est-il étonnant, alors, que le dernier numéro spécial de Vanity Fair, sur Hollywood 2010 («A New Decade») soit «plus blanc que jamais», comme le note le blogueur Patrick Goldstein sur le site du L.A. Times ? La couverture est frappante à cet égard avec une photo rassemblant neuf actrices exclusivement blanches (Abbie Cornish, Kristen Stewart, Carey Mulligan…). La soirée de remise des prix devra donc être éloquente à plus d’un titre, d’autant que la présence massive d’Avatar complique encore la situation chromatique générale : qui aura le plus d’oscars, les Blancs, les Noirs ou… les Bleus ?

Paru dans Libération du 3 mars 2010


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