dimanche 13 novembre 2011 13:09
Clearstream et châtiments
Sur France 5, « Manipulations, une histoire française » vulgarise habilement, en six épisodes, de grandes affaires d’Etat, à commencer par les faux listings.
par Isabelle Hanne
tags : documentaire , web documentaire
Entre les séquences, une narratrice en tailleur strict, au milieu d’un décor neutre gris béton, fait le récit avec un petit sourire énigmatique. DR
MANIPULATIONS, UNE HISTOIRE FRANÇAISE, documentaire de JEAN ROBERT VIALLET. Episodes 1 et 2, dimanche, sur France 5, à 20h35.
Clearstream ? Bwof, une histoire de faux listings, nan ? De baston Villepin-Sarkozy et de blanchiment d’argent ? Y a un vague lien avec des frégates ? Heu, des rétrocommissions ? Ou peut-être un truc avec la campagne de Balladur ? Et les attentats de Karachi là-dedans ? Misère de misère : cette affaire Clearstream, on en a soupé, sans l’avoir comprise pour autant. Manipulations, une histoire française, série documentaire en six épisodes, se propose de nous la raconter dans les grandes largeurs. Et, à partir de cette affaire-là, le film fait l’ambitieux pari d’expliquer, comme il le dit en introduction, « vingt-cinq ans de zones grises de la République ». Avant d’être une aventure compliquée de finance internationale, Clearstream est une histoire d’hommes. Imad Lahoud d’abord, personnage clé de l’affaire, est longuement interrogé dans le documentaire. Tour à tour trader, investisseur, détenu à la Santé, puis correspondant de la DGSE, il a su s’introduire dans les milieux de pouvoir, et surtout, rebondir avec une facilité déroutante. Deuxième protagoniste de taille, que l’on entend également beaucoup dans le film, Jean-Louis Gergorin, ex-directeur stratégique d’EADS, proche du général Rondot et de Dominique de Villepin, fils spirituel de Jean-Luc Lagardère. Tout près de ces deux hommes commencent la politique, le renseignement et le puissant lobby militaro-industriel. Tout près de ces deux hommes plane l’ombre d’autres affaires. « L’intérêt de Clearstream, ce n’est pas tant l’affrontement Sarkozy-Villepin, mais le fond du dossier, précise à Libération Jean-Robert Viallet, le réalisateur de Manipulations (Prix Albert Londres 2010 pour la Mise à mort du travail). Clearstream, c’est une affaire qui en contient beaucoup d’autres… » Clearstream, c’est une faille dans ces fameuses « zones grises », qui permet de mettre son nez « dans un monde dans lequel on n’est jamais invité », pour Viallet. Produit par Christophe Nick (Chroniques de la violence ordinaire, le Jeu de la mort), le documentaire ne se contente pas de l’éternel tandem entretiens-images d’archive. Pour rendre le tout digeste et cohérent, il a fallu trouver une narration adaptée. Bien rythmé, personnages romanesques, rebondissements spectaculaires : le film exploite à fond la dramaturgie de l’affaire. Manipulations est un thriller construit à la manière d’une série, avec des cliffhangers en fin d’épisode, et deux lignes narratives qui se superposent. Celle de l’affaire Clearstream se déploie chronologiquement sur les six numéros. Et à chaque épisode est développée une seconde ligne, racontant une affaire dans l’affaire. Autre dimension de ce docu protéiforme, Jean-Robert Viallet a choisi de mettre en images, et en abyme, le travail d’investigation de ses journalistes. A l’écran, on voit Vanessa Ratignier éplucher des rapports, mener des interviews, ou discuter avec Pierre Péan de certains points (« Pas de grand contrat d’armement sans corruption, pas de corruption sans intermédiaire »). Le spectateur a la sensation d’avancer dans l’enquête en même temps que les enquêteurs. C’est captivant. Surtout quand on conjugue ça avec un autre parti pris du film : entre les séquences, une narratrice en tailleur strict, au milieu d’un décor neutre gris béton, fait le récit avec un petit sourire énigmatique. « Je voulais qu’à certains moments, le flux d’images d’archives s’arrête sur cette comédienne qui nous regarde dans les yeux, explique Viallet. Que ce soit un moment de concentration, que le propos ne soit pas parasité par des images. » Pas de révélations fracassantes ici — ce n’est pas la fonction de Manipulations —, mais une synthèse extraordinairement percutante. « L’idée, indique le documentariste, c’était de montrer à quel point ces histoires - Karachi, les frégates… - ne sont pas juste des moments exceptionnels de corruption, mais bien des moments qui font système. » Un film qui arrive à point nommé, à quelques mois à peine de la prochaine présidentielle : rappel utile pour les citoyens, nécessaire mise en garde pour les candidats. On peut aussi retrouver en ligne « Manipulations, l’expérience web », mi-jeu, mi-webdocu, coréalisé par Upian.
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