jeudi 19 août 2010 10:49
« Cleveland contre Wall Street » : le cinéma se fait justice
par Christian Losson
tags : économie , États-Unis
DR : Christopher First
Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron
C’est une histoire avec des visages humains affrontant un capitalisme à visage inhumain. Une histoire toujours en cours - la crise des subprimes, ses racines, ses conséquences - et le primat de lois économiques que les politiques ne peuvent pas, ou ne veulent pas, juguler. « Obama, comme le G8, a beaucoup parlé de réguler la finance, avant de capituler », confie le réalisateur suisse Jean-Stéphane Bron de Cleveland contre Wall Street (qui sort aujourd’hui en France, avant-première mondiale), dont le cinéma au scalpel cuisine la démocratie. L’histoire d’un procès qui aurait pu (dû) avoir lieu. Janvier 2008 : Josh Cohen, avocat démocrate de la ville de Cleveland, assigne en justice 21 banques. Accusées d’avoir refourgué aux familles démunies des crédits hypothécaires à taux variables, et mis 100 000 personnes à la rue. Transformées des quartiers entiers - dont Slavic Village, sorte de Ground Zero de la bombe de la titrisation - en paysages fantômes à la John Carpenter. Mais le procès n’aura pas lieu. « En se dérobant, la réalité m’ouvrait le champ du cinéma », dit Bron. Il réussit à convaincre un vrai juge d’organiser un procès fictif dans des conditions réelles. Le casting ? Un pionnier repenti des logiciels destinés à faciliter la transformation d’hypothèques en produits financiers ; un flic de la brigade d’expulsion en larmes ; un ex-dealer de came devenu fourgue de prêts pourris dans une boîte de brokers truandeurs ; et un gamin de 12 ans bientôt à la rue dont le regard hante la caméra. Mais aussi un théoricien néolibéral, ancien proche de Reagan, apôtre de la dérégulation. Ou cet avocat de la défense des banques, au phrasé aussi fin que méprisant. « J’ai voulu faire une enquête qui ouvre des pistes avec empathie, montre des dialectiques, mais n’apporte pas de réponse toute faite », raconte Bron. Donner à comprendre et voir davantage n’est pas le moindre intérêt de ce film. Déjà Bamako, d’Abderrahmane Sissako, organisait le procès fictif de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international depuis la cour d’une maison malienne. « On a tenté d’être plus radical, estime Bron. Ici, tout le monde tient son propre rôle. On me dit : "Ils ressemblent aux acteurs américains…" Mais c’est l’inverse : le cinéma extrait toujours des types qui représentent la réalité américaine… » Le réalisateur ne voulait pas singer « les codes du documentaire, avec sa grammaire du reportage [caméra à l’épaule…, ndlr] ». Jean-Stéphane Bron filme donc le réel, champ contre champ, plans fixes ou rares travellings. L’héritage ciné navigue entre Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger, Erin Brockovich de Steven Soderbergh et, bien sûr Douze Hommes en colère, de Sidney Lumet, « qui a si bien mis à nu les fractures de la société américaine ». Les références au cinéma outre-Atlantique s’imposent : il n’aurait jamais pu faire ailleurs le même objet filmique. « La démocratie américaine est habituée à une retranscription télé ou ciné en temps réel, aux tragédies shakespeariennes, dit Bron. Elle est le miroir déformant du reste du monde, anticipe nos vices et nos vertus. » Mélanger ainsi fiction et doc aurait pu virer au néoréalisme bidon. Il en résulte à l’inverse une « naturalité », où les deux mondes se confondent jusqu’à se rejoindre. On partage, littéralement, colère, espoir ou fatalisme des victimes du procès. On s’infiltre dans la délibération du jury, qui, en dix minutes, offre un concentré d’Amérique. « La délibération, où les jurés sont à la fois victimes et solidaires de leur société, fut hallucinante, raconte Bron. Ils débattent entre eux de questions économiques où la finance est une force intangible et indépassable. » On pourrait faire à Cleveland… le procès d’avoir été dépassé par une actualité galopante. Il l’anticipe presque. La criminalité financière des cols blancs jouit toujours d’une impunité et renoue avec le bal des bonus ; quand les cols bleus, eux, paient une addition à 8 000 milliards de dollars. « Main Street », l’Amérique d’en bas, s’est fait balayer par Wall Street. Sorte de hoquet de la crise post-1929. Soixante-dix ans plus tard, un homme aux accents rooseveltiens, Obama, apparaît dans le film. « We are going to change », dit le futur locataire de la Maison Blanche. Epilogue où Bron veut montrer que la « réponse aux crises » financières ne se trouve pas dans les prétoires, « mais dans les lois, la politique ». Un an après le tournage ? « La loi sur la réforme bancaire et financière a été vidée de sa substance par les lobbys », déplore Bron. Obama ? « Il n’a jamais été cynique, mais il se heurte à la réalité des murs économiques. » Dont beaucoup restent à faire tomber. Le film, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, tente d’en lézarder certains. Paru dans Libération du 18 août 2010.
Avec Barbara Anderson, Keith Taylor, Michael Osinski… 1 h 38.
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