vendredi 20 octobre 2006 13:28
Clips trip
par Bruno Masi
Massive Attack, False Flags - DR
Festival Resfest samedi 21 et dimanche 22 octobre. Centre Pompidou. http://www.myspace.com/resfestparis
Pour sa première déclinaison française, Resfest, le festival itinérant dédié au cinéma numérique, propose un tour d’horizon du vidéo-clip et s’appuie sur quatre programmes couvrant dix ans de création visuelle et musicale. L’occasion d’une petite révision des classiques, entre Radiohead, le génial rappeur Plan B et les variations sinusoïdales de Dj Coldcut en pleine extase subaquatique. Une année électronique.
Plus sérieusement, il faut s’attarder sur l’une des dernières vidéos de Massive Attack, False Flags, du réalisateur Paul Gore. Le groupe de Bristol a toujours porté un soin attentif à ses clips et les imagine comme le prolongement logique et naturel de la claustrophobie maniaque qu’ils élaborent autant sur disque que sur scène. Même si, musicalement, sa pertinence n’est plus ce qu’elle était il y a dix ans, la formation demeure un bastion efficace de créativité régénérée. Pour preuve donc, False Flags, une longue et lente séquence sur le regard et le visage émacié d’un homme en train de jeter un cocktail molotov. Servie par une image d’une netteté rare, alternant gros plans et ralentis sur les oscillations du bras, la vidéo calle son tempo sur les beats électroniques et les chuchotements de 3D, désormais seul membre du combo depuis le départ de Daddy G et de Mushroom. Enfin, il conviendra de poser un regard attentif sur le clip de Robert Hales, Smiley Faces de Gnarls Barkley, usant des techniques d’incrustation et de perversion de l’image pour inclure les deux Dj aux côtés de tous ceux qui ont fait l’histoire culturelle de ces cinquante dernières années, des Beatles à Bob Marley ; on ne manquera pas celui de Coldcut, Sound mirrors, réalisé par le collectif Up The Resolution, où les vibrations atonales se répercutent sur les fonds abyssaux peuplés de méduses fluorescentes aux chorégraphies lascives ; et on restera attentif à la diffusion de No Good du jeune Plan B (réalisation Daniel Levi) où le bonhomme se retrouve emmailloté dans une bobine de fil et pris au piège de ses vêtements qui lui grimpent dessus. Une année rock.
Et Radiohead dans tout ça ?
A travers Cinéma electronica (dimanche à 14h), le festival dresse un bilan de la création 2005-2006 sur le versant des musiques électroniques. La rencontre entre l’image et la techno est à l’origine de nombreuses ambiguïtés. L’emploi de sons synthétiques a tendance à pousser les réalisateurs à la surenchère d’effets spéciaux, comme s’ils devaient coûte que coûte rallier l’univers trépidant des films et livres d’anticipation sous prétexte que l’électro dépeindrait un monde en devenir, assez proche du chaos. Autre ambivalence : plus qu’avec le rock ou même la variété, l’écart entre la qualité musicale et celle des images est souvent cruel. Un clip peut ainsi se révéler captivant alors que la musique qu’il est censé servir n’est rien d’autre qu’une soupe insipide. Et inversement, comme le prouve What you standin’ for du Canadien Dj Uppercut, réalisé par Cruz and Shane Lester. Encore méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique, Uppercut élabore un hip hop assez proche des origines, aux accents slamés comme tirés de la rue. En guise d’illustrations visuelles (ça ne va pas plus loin), les réalisateurs proposent une série de visages qu’on croirait fabriqués avec du mauvais lambris… A l’inverse, la promenade bucolique des Japonais Hifana est dénuée de tout intérêt rythmique. Mais le clip affiche des marionnettes dans un décor inspiré de Casimir. Rétrograde mais réjouissant.
C’est ce que propose le programme Videos That Rock (samedi à 18h), rétrospective sur le terrain des groupes qui ont fait le rock ces douze derniers mois. Qu’ils officient plutôt du côté de la pop ou du slowcore ou encore du folk, la quasi-totalité d’entre eux affichent un goût assumé pour le dessin et les bricolages animés. Ainsi d’Archive avec Systeme de Sam Brady, Crosses de Zero 7 (réal. Duckeye), un interminable phénakistiscope qui rendrait fou de joie nos amis dessinateurs Ruppert et Mulot, ou encore Travel is Dangerous de Mogwai (Monkmus) : la liste est loin d’être exhaustive mais elle montre à quel point le dessin est devenu un moyen finalement assez simple d’incarner une musique qui ne cherche plus à l’être. Ce choix pour le dessin animé a aussi ses raisons économiques. Mais il montre surtout à quel point les artistes se dissimulent désormais derrière leurs sons, eux-mêmes dématérialisés par les circuits électroniques et le net. En cela, le vidéo-clip n’est pas tant important par ce qu’il montre que par ce qu’il révèle. La musique n’est désormais plus seulement (plus du tout ?) le faire-valoir de quelque artiste à l’ego démesuré mais un système de production rodé, construit autour des techniques de marketing viral où le net et les festivals occupent une place centrale, servi par des hommes et des femmes qui trouvent dans l’anonymat la seule réponse viable et tangible à une société où la reconnaissance et la célébrité ne sont plus qu’un jeu d’apparence. Un système où l’auteur s’efface derrière son œuvre et son formidable pouvoir de perforation. Il suffit de regarder les vidéos qui composent le troisième programme (10 ans de clips, samedi à 14h) pour se rendre compte de l’importance du phénomène. Le dessin et l’animation, nouveaux paramètres créatifs d’un rock qui n’en est plus un.
On ne redira pas à quel point le groupe emmené par Thom Yorke a joué un rôle essentiel dans la divulgation d’une certaine idée de la musique (totale, impliquée, à forte prise de risque) et dans la vulgarisation, au sens noble du terme, des outils de fabrication artistique. La sélection des vidéos clips (dimanche à 18h) qui jalonnent dix ans d’une discographie fournie montre à quel point Radiohead a su générer mais aussi anticiper les bouleversements esthétiques qui ont frappé la sphère musicale. De Street Spirit de Jonathan Glazer, au phénoménal Paranoid Android, titre essentiel de OK Computer, réalisé par Magnus Carlsson, de No Surprises (Grant Gee) et Knives Out (Michel Gondry), à Go To Sleep d’Alex Rutterford ou Creep de Laith Barahni, toutes les tendances picturales semblent résumées : du noir et blanc explosé au dessin naïf, de l’autofiction au documentaire, Radiohead a su s’entourer de tous ceux qui deviendront les grands noms du clip.
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