mardi 31 mars 2009 17:19
Clive Owen, mâle fameux
Héros masculin du moment, très prisé par Hollywood, l’acteur anglais, 44 ans, se vit en chanceux.
Clive Owen dans Closer, entre adultes consentants - DR
Il est possible de bâiller devant Duplicity, micmac à espions industriels qui carbure à la fausse piste. Toujours est-il qu’on tient là la preuve que Clive Owen est le héros du moment, au rayon cinéma. Cette production Universal marque le retour aux affaires de Julia Roberts, qui pèse « plus de 2,5 milliards de dollars » (1,9 milliard d’euros), se rengorge le dossier de presse. L’honneur de jouer son alter ego n’allait pas revenir à un gogo. A part lui, seul George Clooney ou Brad Pitt aurait pu faire le poids, ce Duplicity à binz transatlantiques présente de fait de vagues airs d’ Ocean’s. Ça fait un moment qu’on nous chauffe avec Clive Owen. Il serait ce qui se fait actuellement de mieux au rayon incarnation d’un homme, un vrai. Brun au regard bleu (« lagon », poétisent les articles qui savent faire voyager le lecteur en un adjectif), mais avec ce petit supplément d’âme : l’air d’avoir vécu, c’est-à-dire un peu chiffon, un peu marqué, pas juste joli. Clive O. est en outre bien balancé, massif mais pas trapu, et poilu juste ce qu’il faut. Ni imberbe ambigu, ni Demis Roussos. En serviette blanche nouée à la taille ( Duplicity, again), il ne se tape pas la honte même si ça fait hyper années 80, cf. Richard Gere dans American Gigolo, Don Johnson dans Miami Vice. Et puis il porte aussi bien le costume que le jean, pas endimanché dans le premier cas, toujours smart dans le second. Les lunettes de soleil lui vont comme un gant, rapport au regard-bleu-lagon. Résultat : « sex-symbol », « sexy », « hot », « magnétique » pleuvent sur lui comme la pluie sur la Bretagne. Résultat : il a fait de la pub pour une crème antirides et un parfum intitulé Hypnôse – le brainstorming a dû tutoyer des sommets. Quelle misère. Réduit à un tigre de papier glacé, Clive Owen, alors que sa singularité n’a rien d’ornemental et relève du très cru plutôt que du tout cuit. Voir Closer, où il joue le mari dermatologue adepte de drague hard sur le Net et cocu de (déjà) Julia Roberts. Le rôle lui a valu une nomination aux oscars absolument méritée. Quand il hurle, « I’m a fucking caveman ! » (« Je suis primaire, putain ! »), on est prêt à parier un bras que ce n’était pas écrit dans le scénario, que le cri lui est venu de l’intérieur. Ce type respire le basique, la working class, l’authenticité, il est d’ailleurs enfant de Coventry, une de ces villes minières plombées par un chômage hyperactif. Son père chanteur de country s’est éclipsé quand il avait 3 ans, son beau-père était poinçonneur aux chemins de fer, et quand Clive a annoncé à 13 ans que plus tard, il serait acteur, tout le monde l’a regardé avec des yeux ronds. Son côté brutal, sa rage intrinsèque, on les retrouve dans Sin City où il fait un psychopathe stylé. Dans le récent l’Enquête, il est hagard, ailleurs, très bien. Sa filmographie antérieure compte des rôles un brin « risqués » comme un frère incestueux ou un homo dans un camp de concentration . Bref, Hollywood a beau avoir jeté son dévolu dessus, le bad boy anglais en garde forcément sous la semelle. C’est du moins ce qu’on se souhaite. Les premiers signes sont encourageants : prière d’arriver plus tôt que prévu au palace. Il doit être pressé d’expédier le service après-vente, on l’imagine bien en caractériel affligé par l’inanité des journalistes . A nous deux, sombre Clive ! Las. C’est un sourire d’une blancheur extra white qui accueille, accompagné d’une poignée de main furtive, ça sent l’affabilité à pleins tuyaux. Dès la première question, « qu’est-ce qui a pu vous intéresser dans Duplicity ? », il aligne les banalités l’air convaincu : « J’ai tout de suite vu que le script était de la dynamite, avec en plus d’excellents dialogues. Et puis j’avais adoré Michael Clayton, le précédent film de Tony Gilroy. Retrouver Julia m’enchantait aussi : on tourne avec le même objectif. Que la scène soit bonne, plutôt que briller individuellement. » La seule chose qui semble ce jour affûtée chez lui est son regard, qu’il soude à celui de son interlocuteur. Dur à tenir. Tant mieux, ça électrise un tantinet la discussion qui roule, ma poule, comme une berline suédoise. Son statut de sex-symbol ? L’admirateur de Humphrey Bogart, Alain Delon et Daniel Day-Lewis, hausse un sourcil : « Bah, c’est comme ça. Je ne réfléchis pas à mon apparence. » Vous tournez beaucoup aux Etats-Unis, pourquoi ne pas vous y installer carrément ? Vous êtes viscéralement attaché à l’Angleterre ? « Non, non, je me sens citoyen du monde, mais notre vie est en Angleterre, il n’y a pas de raison de chambouler tout ça. » Il s’est fixé pour règle de ne pas passer plus de temps en tournage qu’à la maison (une à Londres, une dans l’Essex) et répète comme dans toutes ses interviews que sa femme est son « roc ». Il a eu le coup de foudre pour Sarah-Jane Fenton il y a vingt ans, quand ils appartenaient tous deux à la Young Vic Theatre Company. Elle jouait Juliette, lui Romeo, désormais elle s’occupe de leurs deux « sweet girls ». Ses plaisirs : foot (en supporteur des Reds de Liverpool), musique (World Party, Arcade Fire…), aller au théâtre de temps en temps. Voilà : on cherchait un homme en colère, un revanchard genre je m’en suis sorti seul et merde à ceux qui ne croyaient pas en moi, on tombe sur un homme heureux. C’est désarmant, pas loin d’ennuyeux. Ce qu’on réalise : Clive Owen se voit, se vit, en chanceux. Il dit, deux fois, solennel : « Je n’oublie pas d’où je viens et je n’ai jamais pris ce qui m’arrive comme allant de soi. » Il reste évasif sur l’enfance, au milieu de quatre frères : « Très ouvrière. » Mais la façon dont il parle de David Bowie sonne comme un indice : « Il est ma plus grande influence. Annie Lennox a dit un jour à son propos, “Bowie m’a offert une issue”, c’est exactement ça : avec lui, j’ai découvert un champ des possibles illimité. Ce type est passé par tous les registres, non seulement musicalement mais aussi physiquement. » Alors, Clive Owen s’est autorisé à croire à la métamorphose, à braver le déterminisme. « Ma famille n’a commencé à me prendre au sérieux que quand j’ai intégré la Royal Academy of Dramatic Art, à Londres. » L’adresse est prestigieuse, il met sa réussite sur le compte de la providence : « A 13 ans, après avoir découvert le théâtre à l’école, j’ai commencé à fréquenter un cours local. Or Michael Boyd le dirigeait : aujourd’hui, il dirige la Royal Shakespeare Company. C’est dire la qualité de la formation que j’ai reçue là-bas. » Les planches lui ont ouvert les portes de la télévision et de la popularité, avec des séries comme Chancer, où lui qui n’est « certainement pas exhibitionniste avec l’argent » faisait un salaud de yuppie. Mais que son travail ait un écho social ou politique est accessoire, « une œuvre de pur entertainment suffit, si elle est de qualité ». Ce qu’il aime dans son boulot ? L’ambiance de chantier, d’équipe, la collaboration entre des métiers et des gens de tous horizons. Et surtout, « jouer, jouer ». Il ne dit pas, mais on entend : « Alors que j’aurais pu passer ma vie à trimer, trimer. » Paru dans Libération du 31 mars 2009
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