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vendredi 13 novembre 2009 11:43

  • cinéma

Clouzot tiré d’« enfer »

par Didier Péron

tag : documentaire

L’enfer. DR

L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot
de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea
1 h 34.

Pendant quarante-cinq ans (1964-2009), les images perdues de l’Enfer ont sommeillé dans les limbes, Belle au Bois-d’Arcy dormant sur les étagères des Archives du film du CNC, jusqu’au baiser de la résurrection apposé à deux bouches par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea. L’Enfer est le film avorté d’Henri-Georges Clouzot sur la jalousie obsessionnelle. Le mari répète : « Ma petite, je ne suis ni un fou ni un monstre… », sa jeune épouse n’est bientôt plus qu’un objet de délire érotomane. Il la voit partout, en rouge et or, déformée, lèvres bleues, seins offerts, dans les bras d’hommes et de femmes en rut. La jalousie, c’est l’incapacité pour l’homme à percer le mystère de la jouissance de la femme. L’Enfer, le film et le ratage, ressemble à la mise en application parfaite d’une conduite d’échec masculine face à l’absolu féminin. Soit d’un côté un cinéaste pygmalion ultra-autoritaire (le Salaire de la peur, les Diaboliques…) à la popularité énorme, qui avait domestiqué Brigitte Bardot en lui administrant en douce des somnifères pour qu’elle s’effondre pendant un plan. De l’autre, l’ex-Sisi des pâmoisons autrichiennes en pleine splendeur, 25 ans, intelligente, docile mais affichant aussi en permanence un étrange sourire de malice. « Comment supporteras-tu dix-huit semaines de tournage avec Henri-Georges ? » s’interroge-t-elle un jour voyant le maître irascible recommencer perpétuellement des essais de poses, de maquillages, d’éclairages tournoyant. En voyant les premières images, le visage de la star pailleté d’or, démultiplié en milliers de vignettes kaléidoscopiques, les producteurs américains repartent à Hollywood d’où ils passent un coup de fil : « Budget illimité. »

Pour l’entourage du cinéaste, qui témoigne dans le documentaire de Bromberg et Medrea, les vrais ennuis ont commencé à ce moment-là, dans ce feu vert donné à tous les échauffements de cervelle d’un cinéaste qui veut signer un chef-d’œuvre ou rien. Clouzot est complètement emballé par l’art contemporain cinétique à la Vasarely, Rickey, Soto… Il engage d’ailleurs deux de ces nouveaux plasticiens de l’illusion d’optique (Joël Stein et Yvaral) pour qu’ils le conseillent pendant d’interminables expérimentations dans les studios de Boulogne. Les images les plus saisissantes du docu datent de ces mois de préproductions inhabituelles : « Nous ne savions pas à quoi cette masse d’essais allait servir, se souvient Stein, tous les soirs, on se retrouvait pour les rushs, et l’on était fasciné, émerveillé ou plié en deux de rire parce que c’était complètement loupé… »

Une fois, l’heure du tournage arrivée, les trois équipes techniques, les acteurs (dont Serge Reggiani, qui joue le mari psychotique) et le metteur en scène, remplis de visions au bord du collapsus rétiniens, se transportent dans le Cantal, près d’une rivière surplombée par le viaduc de Garabit. On laisse au spectateur le plaisir de découvrir ce qui se passe alors et qui coûtera plus de 5 millions de francs pour 185 bobines inutilisables et un Enfer en miettes.

Certains échecs sont plus flamboyants que toutes les réussites. Le documentaire, qui fonctionne comme un bonus de luxe pour un film inexistant, est aussi une enquête sur l’acte créatif comme boucherie glamour, moment suspendu entre la grâce et le n’importe quoi. Pour Clouzot, le Hitchcock français, 56 ans, il s’agit de faire front face à la vague montante des jeunes pousses issues des Cahiers du cinéma : Chabrol, Rivette, Truffaut. Ce dernier l’avait étrillé dans un article en 1957, lors de la parution d’un livre de Michel Cournot, le Premier spectateur, portrait du cinéaste pendant le tournage des Espions et récit « d’un abus de pouvoir » : « Pendant trois mois, il donnera son ’génie’ en spectacle et devra porter seul sur ses épaules le poids d’un film qui s’en va à la dérive… » En 1963, Godard a déjà signé le Mépris et en mai 1964, quelques mois avant le début du tournage de l’Enfer, Jacques Demy reçoit la palme d’or pour les Parapluies de Cherbourg.

Quelque chose de la tension entre l’ancien monde et le nouveau se joue de fait à travers l’épilepsie hagarde, brutale, arrogante du film en chantier. Il en restera quelque chose dans la Prisonnière, dernier film achevé de Clouzot, sur la relation SM entre un galeriste torve (Laurent Terzieff) et une banlieusarde émoustillée (Dany Carrel). Le film est loin d’être réussi mais il se termine par un déchaînement « cinétique » plutôt audacieux, la greffe monstrueuse du réalisme psychologique français et du coït optique à la Mario Bava.

En l’état, l’Enfer constitue aussi un tombeau rutilant pour Romy Schneider, témoignage d’une période de joie insouciante précédant les tragédies qui accableront son existence, avant sa disparition précoce à 43 ans en 1982.

Paru dans Libération du 10 novembre 2009


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