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lundi 22 novembre 2010 18:14

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Comment tailler un costard à son patron

Guide de survie à l’usage des salariés qui veulent critiquer leur direction en toute sécurité.

par Erwan Cario, Luc Peillon

tags : liberté d’expression , vie privée , facebook

CC Ted Percival

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Facebook : c’est le patron qui se régale !

Le conseil des prud’hommes de Boulogne-Billancourt a jugé fondé, vendredi, le licenciement de salariés qui avaient critiqué leur direction sur Internet. Cette décision relance la question de la confidentialité sur la Toile.

Aux États-Unis, «une large zone de flou»

De nombreux Américains ont perdu leur emploi à cause de propos tenus sur Internet. Les défenseurs de la liberté d’expression s’en inquiètent.

« Il y a une porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle »

Jean-Emmanuel Ray, professeur à l’école de droit de Paris-I-Sorbonne, réagit à la décision des Prud’hommes.

Une première bière, une deuxième. A la troisième, l’alcool aidant, vous n’y tenez plus : « Notre patron, c’est vraiment un gros c… » L’un de vos deux collègues de travail (et de virée) acquiesce. Le second sourit, mais cache mal sa gêne. Qu’il ira le lendemain soulager auprès de votre employeur, en rapportant vos propos excessifs. La suite ? Réprimande ?

Licenciement ? Et si oui, débarquement abusif, donc attaquable ? « Du fait de votre contrat de travail, vous êtes soumis à une obligation de loyauté, rappelle Me Mehdi Lefevre-Maalem. Tenir des propos insultants contre votre patron, même lors d’un dîner chez vous avec des collègues, reste fautif. » Qui plus est dans un bar, lieu public ? « Votre employeur pourra alors arguer d’un préjudice plus important lié à la publicité des propos, et la preuve de ceux-ci sera alors plus simple à apporter », complète l’avocat en droit social.

Il en est donc ainsi : le contrat de travail ne prive pas le salarié de son droit d’expression, « mais le principe de l’exécution loyal du contrat de travail impose une obligation de discrétion tant vis-à-vis des tiers à l’entreprise que des collègues », ajoute Me Christiane Féral-Schuhl. Trop risqué le bar, ou même le dîner entre amis ? Vous décidez, titubant jusqu’à chez vous, de vous défouler sur Facebook… Première règle : on dessoûle. Les réseaux sociaux sous l’emprise de l’alcool, ce n’est jamais bon. Ensuite, il faut faire gaffe. Savoir d’où l’on parle. Et surtout à qui. L’affaire Alten peut laisser penser que sur le premier réseau social au monde, toute conversation est potentiellement publique.

Il y a d’abord, de fait, les endroits ouverts, ceux où il est possible de discuter avec des personnes n’appartenant pas à son réseau, comme les groupes et les pages de marques (consacrées à une entreprise, un site web ou une personnalité…). Dans ce cas, on est bien loin de la sphère privée. Motus, donc. A l’autre extrémité, on trouve la messagerie et les discussions instantanées : des échanges entre deux personnes. Qui restent donc dans la sphère privée. Mais vous aimeriez partager votre fine analyse avec plus d’une personne à la fois. Pour cela, il y a le « mur ». Le problème, on le voit aujourd’hui, concerne bien cet espace où l’on met à jour son statut et où l’on parle de tout et n’importe quoi. Le jugement Alten l’assure : c’est parce que le mur d’un des accusés était paramétré pour être accessible aux « amis d’amis » qu’il a été considéré comme public. Le vôtre est restreint à vos amis seulement : c’est déjà bien. « Mon patron est vraiment un gr… » STOP ! Attention malheureux, il n’y a encore aucune jurisprudence sur le sujet. Mieux vaut éviter de s’épancher. Et ce conseil s’avère valable, bien sûr, pour les murs de vos amis, d’autant que vous ignorez comment ils sont configurés.

Et sur Twitter, alors ? Là, c’est clair. Même si vous avez rendu votre compte privé, tout dérapage est à proscrire. Le moindre « retweet » - le fait de diffuser à son réseau le message venant d’un autre - peut faire boule de neige. Et atterrir sur la « timeline » de @cestquilepatron. Surtout, ne vous croyez pas à l’abri derrière votre pseudo. Certes, et contrairement à Facebook, où il est d’usage d’utiliser son vrai nom, Twitter se révèle basé sur un identifiant possiblement farfelu. Mais vous n’êtes pas pour autant anonyme. Il est en effet très facile (en tout cas pour la police et pour la justice) de retrouver votre trace à partir des informations transitant sur les serveurs de Twitter.

Fini Facebook, Twitter, ou autre réseau aussi social que dangereux. Mais la haine de votre boss n’est pas passée. Plus sûr, le mail ? Vous rédigez un courriel de votre messagerie professionnelle. Déversez votre bile à votre meilleur ami. Erreur fatale. Vous avez oublié d’inscrire « personnel » dans l’objet du courriel. Le patron a vite fait de récupérer le message via l’ingénieur réseau de la boîte et de découvrir votre prose. Même « privés » et envoyé à un tiers, vos propos seront alors considérés comme susceptibles de rompre le lien de confiance entre vous et votre employeur. Préparez vos cartons…

Soudain, vous vous reprenez. Vous avez lu cet article et faites figurer dans l’objet du mail la mention « personnel ». En théorie, votre employeur ne peut l’ouvrir. Mais difficile pour votre collègue de l’informatique de résister à la demande du big chef. Problème : votre employeur ne pourra pas l’utiliser comme preuve, puisque celle-ci aura été obtenue de façon illégale. Mais vos relations de travail, quoi qu’il en soit, risquent de tourner au vinaigre.

Viennent des tensions dans la boîte. Votre patron a la pression des actionnaires, toujours plus gourmands : un plan de restructuration se prépare. Les syndicats appellent à débrayer. Vous vous rassemblez avec vos collègues grévistes devant l’entreprise. Les caméras de télé arrivent et vous interviewent : « Au regard des marges importantes dégagées par notre groupe, un plan de réduction de la masse salariale ne me paraît par totalement opportun. » Parfait. Vous êtes dans les clous de la liberté d’expression. Rien de ce que vous avez dit ne ressemble à du dénigrement… Sauf ? Sauf si vous êtes un cadre important, proche de la direction. C’est ainsi : le degré de responsabilité est inversement proportionnel à votre liberté d’expression. Et la remise en cause de la stratégie de la boîte sera alors moins tolérée. Seul remède : avoir un mandat syndical. Vous serez alors dans votre rôle.

Mais voilà. Soudain, la bière offerte par la CGT en ce début d’après-midi vous monte à la tête. Elle déclenche chez vous le syndrome de la Tourette, ce mal qui génère d’irrésistibles insultes… contre votre patron. Nul besoin de regarder le JT. Votre compte est bon.

Paru dans Libération du 20/11/2010


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