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mercredi 28 janvier 2009 14:05

  • télévision

Confessions d’un repenti de la télé-réalité

Livre. Un journaliste raconte les dessous de « Pékin Express » et autres « Ile de la tentation ».

par Bruno Icher

tags : télé-réalité , livre

DR

Ça sent la poudre et le règlement de comptes. Dans la Tentation d’une île qui sort demain en librairie (1), Philippe Bartherotte raconte les moindres détails du système de la télé-réalité française. Il connaît la question  : il a travaillé de 2001 à 2007 sur la quasi-totalité des émissions à succès de TF1 et M6. L’Ile de la Tentation, Pékin Express, Star Academy, Mon Incroyable Fiancé, Greg le Millionnaire, Nouvelle Star, que du lourd. Et le résultat n’est pas piqué des vers.

Manipulations, tricheries, humiliations, voire sadisme sont, selon lui, les ingrédients du genre. « C’est comme une secte avec des méthodes plus ou moins légales, des producteurs gourous et des candidats esclaves soumis. » Les « gourous » en question, abondamment cités tout au long des 300 pages, devraient apprécier, et les réactions ne devraient pas se faire attendre. Si les révélations de ce journaliste de 32 ans ne sont pas exactement une surprise à propos du cynisme de ces productions, c’est la première fois qu’un tel luxe de détails est fourni sur les coulisses crapoteuses de cette industrie florissante.

Pendant ces sept années, Philippe Bartherotte était « producteur de segments » ou PDS, l’intitulé de rigueur pour désigner les soutiers qui pistent les candidats pas à pas en leur fourrant une caméra sous le nez, histoire de ne rien manquer de leurs états d’âme. Mais pas que ça. Les PDS sont aussi, selon lui, l’instrument qui sert à « dresser les candidats ». A les faire obéir aux caprices de la production. A briser leurs dernières réticences aussi. Et à le croire, il était un des meilleurs.

L’an dernier, Philippe Bartherotte avait secoué le cocotier en affirmant que Pékin Express était truqué. Après une petite agitation, l’affaire s’est réglée discrètement en interne par des évictions et un changement de production. Bartherotte, lui, n’a jamais été poursuivi, contrairement à ce qu’avait promis M6. Cette fois, il déballe tout. Les magouilles de Pékin Express, mais aussi la cruauté hystérique de l’Ile de la Tentation, les castings sauvages dans la rue, la complicité des patrons de chaînes, la gabegie généralisée et la loi du silence. Il raconte étape par étape comment la production roule dans la farine les candidats afin qu’ils deviennent, de leur plein gré, des monstres de foire l’espace d’un été.

Exemple, Daniel, le colosse de l’Ile de la Tentation 2007 qui, deux jours après avoir débarqué sur le tournage, avait abandonné le jeu pour déclarer sa flamme à la femme de sa vie. Le rebondissement avait été aussitôt exploité par la production qui avait organisé une parodie de mariage sur l’île. « Certainement la scène la plus grotesque à laquelle j’aie jamais assisté », écrit Bartherotte. Caméramen, régie, production, tout le monde pleure de rire. « Tout le monde sauf Daniel et Bérengère qui sont en train de se marier sérieusement. »

Autre exemple  : le Village. Ce projet de Be Happy Productions, filiale de Fremantle, ­consistait à recruter des chômeurs longue durée, à les emmener à Mazère, un village de Haute-Garonne, et à observer leur réinsertion dans le monde simple et vivifiant de la campagne. Bartherotte raconte les candidats recrutés à la soupe populaire, la complicité vaguement perverse du maire, l’insistance de la production pour mettre en scène la misère en mélangeant le cocasse et l’émouvant. L’émission a été intégralement tournée et ­montée mais jamais diffusée. Quelqu’un a empêché le service public de se ridiculiser pour de bon. Bartherotte ex­plique aussi comment le système exploite sans vergogne le système des intermittents du spectacle, lui permettant de passer quatre mois par an sur une plage de Rio avec l’argent de ses allocs.

Reste la question de la crédibilité du témoin, comme on dit dans les séries judiciaires américaines. Que faut-il accorder à « un rouage parfait du système, un bon petit soldat » ainsi qu’il se définit  ? C’est un élément intéressant du livre car si le style rentre-dedans est parfois maladroit, inutilement grossier pour souligner l’obscénité ambiante, Bartherotte s’abstient de faire la leçon et ne se ménage pas.

Le livre est aussi l’itinéraire d’un sale type. Il raconte comment, à chaque étape de Pékin Express, il drague de pauvres filles russes qui couchent avec n’importe qui dans l’espoir de quitter leur patelin. Il admet même volontiers une certaine jouissance quand il brise les candidats. La Tentation d’une île est une accusation mais aussi la tentative de rédemption d’un jeune homme qui a fini par comprendre ce qu’il faisait.

(1) Editions Jacob-Duvernet, 20 €.

Paru dans Libération du 28 janvier 2009


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