lundi 11 janvier 2010 20:07
Copenhague, coulisses d’un fiasco
Une immersion au jour le jour durant les négociations du sommet climatique.
par Christian Losson
tags : documentaire , politique , écologie
Photo Linda Productions
Copenhague, chronique d’un accord inachevé réalisé par Jean-Philippe Amar écrit par Laurence Tubiana, Elena Sender et Alexandre Soullier
Canal +, ce soir, 20h45. Formidable plongée en abîme ; instantané brut et cruel, haletant et rebondissant. Ce récit de l’impasse des négociations climatiques, ponctuée par le fiasco de Copenhague dans ces ultimes heures, a des allures de thriller amer, crépusculaire. Fait de larmes que l’on voit, du sang que l’on devine - entre les portes closes -, et de morts que l’on annonce - face à l’inaction. Ce qui tient de la prouesse pour un sujet dont on connaît le pitch, a priori peu sexy (une négociation de l’ONU), et la chute (un texte non contraignant bricolé à la va-vite par les gros joueurs). Soit 90 minutes de tensions anxiogènes dans les coulisses d’une néogéopolitique chaotique ; parfois désespérante, toujours captivante. Le tout entrecoupé de reportages (Inde, Brésil ou République démocratique du Congo), comme autant de petites bulles d’oxygène pour signifier qu’il reste possible… d’espérer. « On a opté pour des initiatives concrètes dans les pays en développement pour montrer que le monde de demain se joue là », note Elena Sender, coauteure du film. Captant des bribes des six derniers mois de tractations, et doté d’un budget ambitieux (500 000 euros), le documentaire « voulait montrer un monde en mouvement, et sortir des discours apocalyptiques sur le climat », dit Elena Sender. « A l’arrivée, c’est une catastrophe, même si quand on a revisionné les rushs, on s’est aperçu que tout était quasi écrit d’avance », raconte Laurence Tubiana, une des brillantes et émouvantes négociatrices au cœur des enjeux, inspiratrice du documentaire dont elle est le fil rouge. « On a tiré les bons fils pour raconter, reconnaît Alexandre Soullier, le producteur. Mais la chute n’est pas vraiment celle qu’on attendait. » Pourtant, le récit surfe habilement sur les enjeux sans en dénaturer, par facilité, l’extrême complexité. Copenhague, chronique d’un accord inachevé devait s’intituler « la Dernière Négociation ». Il raconte une première : une sorte de métanégociation, de nouveau Rubik’s Cube planétaire. Car tout est dans tout : climat, finance, développement, énergie, etc. Dans ce théâtre d’ombres, où tout le monde se cherche et personne ne se trouve vraiment, où l’on ne voit qu’un micropourcentage de ce qui se joue, où les couloirs en disent plus long que les plénières, les caméras parviennent à capter de précieux moments. Des confessions arrachées au principal négociateur américain qui reconnaît qu’« il s’agit de compétitivité », de « jobs », et de rapport Chine-Etats-Unis qui condamne l’Europe à faire banquette. Des soubresauts - malgré l’obstruction de la présidence danoise - d’un texte onusien réécrit dans la nuit par le Maltais Michael Cutajar, rédacteur du protocole de Kyoto. Des derniers efforts du ministre brésilien pour sauver ce qui peut encore l’être dans les dernières heures que 15 000 délégués d’ONG ont été priés de déserter, du jamais vu dans l’histoire. C’est quoi, sceller un traité sur le climat ? « Tenter de résoudre par consensus des intérêts contradictoires, comme le dira Yvo de Boer, le patron des négociations. Entre des pays riches qui ont peur pour leurs jobs, des pays insulaires condamnés à disparaître, des pays du Golfe qui ne veulent pas de deal, etc. » C’est « comme un astéroïde qui arrive sur la Terre, sans Bruce Willis pour jouer les sauveurs », raconte Michael Cutajar avant la dernière ligne droite. Que peut bien montrer le témoignage de ce soir face « à la magnitude de changements considérables annoncés », comme le raconte l’économiste Nicholas Stern ? Il nous donne à voir la petite balise Argos d’une planète en décomposition et d’un monde en attente de recomposition. Un élément de plus dans le puzzle de l’urgence climatique impossible à résoudre, à cause de chaînons manquants (prise de conscience d’une solidarité contrainte, besoin de coopération globale, capacité à se projeter dans l’avenir). Une plongée en apnée dans le chaos orchestré d’un marathon climatique, jusqu’au dénouement, façon Feydeau, du plus grand sommet jamais organisé. Il est donné à voir la diplomatie planétaire telle qu’elle est - des rapports de force - plutôt que telle qu’on la rêve : « Les gros te mangent toujours à la fin, les cyniques gagnent toujours », dit Laurence Tubiana. Les gros y sont malmenés. L’Américain Obama est contraint de faire deux réunions en tête à tête avec le Premier ministre chinois. L’Espagnol Zapatero se retrouve seul sur une terrasse pendant que se rédige l’accord de Copenhague, coquille vide. Et le Français Sarkozy, lunaire, tente de convaincre ces jours-ci que Copenhague fut un grand pas pour l’humanité… A ce titre, le documentaire tient du document : il capte un moment d’histoire en temps réel. Le Titanic, le glam et James Cameron en moins ? « On y voit l’iceberg, on sait qu’on coule, et qu’il n’y a pas de canots pour tous », comme le résumait un délégué sénégalais ? Ou alors on touche le fond avant un réveil à venir, un « point de départ » comme l’espère Laurence Tubiana ? Dix pays viennent d’acquérir cette pépite. Vivement la saison 2, à Cancún, au Mexique. Publié dans Libération du 11 janvier 2010
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