mercredi 2 février 2011 11:12
Coup de froid sur l’effroi à Gérardmer
par Bruno Icher
Bedevilled - DR
Année après année, le festival de cinéma fantastique de Gérardmer, dans les Vosges, met bien malgré lui en lumière les difficultés rencontrées par les films de genre à sortir de leur confidentialité. Sur les neuf films en compétition de cette 18e édition, qui s’est conclue dimanche, trois seulement auront leur chance en salles, les six autres devant se contenter d’une sortie DVD. Rien de déshonorant mais un paradoxe, alors que trois films de Gérardmer, la Casa Muda, de l’Uruguayen Gustavo Hernàndez, Ne nous jugez pas, du Mexicain Jorge Michel Grau et Bedevilled, du Coréen Jang Cheol-soo, qui a obtenu le grand prix, avaient déjà été présentés en 2010 à la Semaine de la critique et à la Quinzaine à Cannes en 2010. Un symptôme parmi tant d’autres du fait que le fantastique et l’horreur restent des fers de lance de l’expérimental et l’un des terreaux fertiles aidant à la révélation de jeunes cinéastes.
Parmi les films qui auront les honneurs d’une sortie en salles, c’est assurément celui de Kim Jee-woon, J’ai rencontré le diable, qui a marqué les esprits. Le réalisateur qui s’était un peu laissé aller voici deux ans avec son hommage à Leone, le Bon, la Brute et le Cinglé, western baroque en Mandchourie, a cette fois resserré son propos sur un duel intense et ultra violent. Il oppose un tueur en série porté par le prodigieux Choi Minsik (Old Boy, de Park Chan-wook) et le mari d’une de ses victimes (le ténébreux Lee Byungchul). Le thème de la vengeance, décliné sur tous les tons, prend une tournure ici authentiquement monstrueuse, puisque la « victime » fait preuve d’un sadisme au moins aussi répugnant que celui du salaud désigné. Autre idée épatante mais trop peu exploitée, Kim Jee-woon a imaginé une sorte de cercle d’entraide des tueurs en série qui se dépannent entre eux en cas de coups durs. Dans la compétition, c’est donc l’autre film coréen, Bedevilled, qui a obtenu la récompense principale. Il y est question d’une jeune femme corrompue par la vénalité et l’âpreté de la grande ville qui va retrouver la quiétude de sa minuscule île natale pour se ressourcer. Elle y découvrira, et nous avec, que le pire n’est pas forcément là où elle croyait. Attribuer ce prix au premier film de Jang Cheol-soo, constitue un encouragement à l’endroit de ce cinéaste de 37 ans qui fait preuve ici d’autant de virtuosité à filmer des coups de serpette dans la gorge qu’à une certaine puérilité, quand il dénonce les effets dévastateurs d’une enfance trahie.
Comme l’Asie était fort bien représentée cette année, difficile de passer à côté de Dream Home, du Hong-Kongais Pang Ho-Cheung, dans lequel une jeune fille inventive extermine avec les moyens du bord (marteau, tournevis mais aussi aspirateur) tous ceux qui s’interposent entre elle et son désir d’acheter un appartement. La crise du logement vue sous l’angle du gore le plus radical a été un des bons moments de cette édition de Gérardmer. À retenir aussi, sans doute le meilleur film de la semaine vosgienne, Triangle, de Christopher Smith, présenté dans la catégorie des inédits vidéo. Il s’agit d’une boucle temporelle lumineuse et hypnotique dans laquelle sont pris une demi-douzaine de personnages condamnés à revivre une séquence meurtrière. Nouvelle démonstration des problèmes liés au genre, le film dort sur les étagères de son distributeur depuis deux bonnes années. Enfin, comme un écho à cette époque délicate, deux remarquables documentaires sont revenus sur les grands moments du cinéma d’exploitation auquel ont biberonné les festivaliers depuis leur tendre et psychotique enfance. Le premier, American Grindhouse, d’Elijah Drenner, retrace l’épopée des nanars américains qui ont défié tous les codes moraux et nourri les Tarantino, Rodriguez et consorts. Le second, Machete Maidens Unleashed ! de Mark Hartley, raconte les temps héroïques, quand ce même cinéma d’exploitation, dont l’incomparable Roger Corman, allait trouver une main d’œuvre bon marché aux Philippines tenues alors d’une poigne de fer par le dictateur Marcos et sa délicieuse épouse Imelda. Un lourd parfum de nostalgie, fait de fantômes de films fauchés a plané alors sur les Vosges. Paru dans Libération du 1 février 2011
J’ai rencontré le diable
Dream Home
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