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Il faudra un jour faire un Copenhague de l’internet, qu’on convoque les FAI, pour qu’ils ferment l’accès à ces sites, et on règlerait accessoirement le problème de la création artistique.

Chantal Brunel

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mardi 12 mai 2009 12:35

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Création et internet : pour la liberté des créateurs à disposer d’eux-mêmes

Bruno Lion, éditeur de musique indépendant, réagit à propos de la contribution créative. Selon lui, son principe-même porterait un coup fatal à l’innovation.

par Bruno Lion

tags : musique , Loi "Création et Internet" , contribution créative

Bruno Lion est éditeur de musique indépendant.

En 1985, sous l’impulsion de Jack Lang, le parlement votait à l’unanimité une Loi fondatrice sur les Droits d’auteurs. Saluée par les professionnels, elle inspire la législation de toute l’Europe continentale. Un quart de siècle plus tard, le même sujet divise jusqu’à l’intérieur des partis politiques. Au terme de vifs débats où circulent bon nombre de fantasmes et de contre-vérités, quelques parlementaires mettent en échec le gouvernement en obtenant le rejet du texte. Mais ils s’opposent alors à l’immense majorité des créateurs et des professionnels concernés. Certes, une poignée d’artistes refusent le projet de Loi « Création et internet » mais c’est avant tout pour des raisons « citoyennes ». En face c’est l’ensemble d’un secteur qui refuse les centaines de millions d’euros que pourrait rapporter la « contribution créative » ! Car son principe-même porterait un coup fatal à l’innovation, au renouvellement et au rayonnement de toute la production culturelle pouvant être numérisée.

De quoi les auteurs, compositeurs, interprètes, producteurs et éditeurs, sont-ils entre autres accusés ? De ne pas vouloir s’adapter aux nouvelles technologies et de vouloir faire perdurer un système économique obsolète. En clair, alors que l’ampoule est utilisée par tous, nous nous accrocherions encore à la bougie. Parallèle pertinent : La bougie et l’ampoule servent toutes deux à diffuser de la lumière, comme le mp3 et le CD servent tous deux à diffuser de la musique. Mais sauf erreur, la fin de la bougie n’a pas entraîné la gratuité de l’ampoule et encore moins celle de l’électricité.

On nous oppose encore le caractère dématérialisé du mp3 : Depuis Beaumarchais, c’est l’essence même de la propriété intellectuelle. Mais en quoi n’avons-nous pas su nous adapter ? L’offre légale doit toujours progresser mais elle représente déjà plusieurs millions d’œuvres disponibles. Les sites de streaming montrent que l’on peut fonctionner légalement et avec la levée des DRM les problèmes d’interopérabilité entre contenus et contenants deviennent marginaux.

L’enjeu n’est pas le modèle économique du CD et du DVD, c’est la possibilité de produire. Prenons un exemple qui fera consensus, Alain Bashung. A-t-il bâti son œuvre tout seul ? Est-il apparu du jour au lendemain ? Bien sûr que non : 20 ans de carrière chaotique avant son premier disque sous son nom, et encore cinq ans avant qu’il ne remplisse l’Olympia. Et de Gaby à Joséphine, il fût accompagné d’innombrables auteurs, ingénieurs du son, musiciens, techniciens, attachés de presse… Qui a financé cette longue et indispensable maturation ? Le show-biz, parce qu’une poignée d’individus ont cru en son talent avant les autres. S’ils l’ont fait, c’est bien qu’un environnement juridique leur permettait d’espérer en cas de succès, un joli retour sur investissement. Dans le même temps, ils finançaient d’autres succès plus éphémères, beaucoup d’échecs, et entretenaient un tissu professionnel, d’expériences et de savoir-faire, qui nous permet d’être l’un des rares pays non-anglo-saxon à exporter de la musique.

La communication des professionnels de la musique a parfois pu paraître jeter l’anathème sur les « pirates ». Dans l’immense majorité des cas, il s’agit d’abord d’auditeurs passionnés. Ils sont de bonne foi parce que non avertis de la rémunération des ayants droits par des fournisseurs d’accès et des sites communautaires qui sont tout sauf « à but non lucratif ». Par rapport aux médias « traditionnels », le changement est là : Au nom de l’urgence de la modernité, les fournisseurs d’accès à internet (FAI) et les sites du Web 2.0 ont obtenu à Bruxelles l’irresponsabilité juridique pour tous les contenus qui transitent par eux, mais qu’ils ne publient pas eux-mêmes. A l’ère du numérique, pour la création, cela équivaut à une irresponsabilité économique et culturelle. Depuis dix ans, les abonnements et la publicité ont fait la fortune des FAI et de nombreux sites, notamment sur le dos des droits des créateurs.

C’est de cette évidence que vient l’idée de licence globale, aujourd’hui rebaptisée « contribution créative »... Est-elle pour autant LA solution ? Tant que « La contribution créative pour les nuls » n’aura pas été écrite dans le détail, il faut la rejeter, pragmatiquement.

D’abord parce que le compte n’y est évidemment pas. Ses partisans nous disent qu’une « redevance de deux ou trois euros mensuels » règlerait le problème. Dans la presse, ils nous promettent le milliard d’Euros annuel (le calcul semble optimiste) et sur le Net, les mêmes ne parlent plus que de 5 à 700 millions. Ils font surtout mine d’oublier que ce montant devrait être partagé non seulement entre musique et cinéma, mais aussi avec les programmes TV, la photo, l’écrit et logiquement... l’ensemble des internautes qui postent des contenus... A l’arrivée que restera-t-il pour rémunérer chaque projet significatif ? Des miettes.

D’autant que si l’on s’abstient de nous parler de la répartition entre secteurs, ou entre métiers, une chose semble claire, la répartition se fera par sondages. Autant dire que les fans de « Deathmetal » ou de toute autre musique un peu pointue, rémunèreront Madonna et Robbie Williams. Autant dire que pour la diversité culturelle comme pour le renouvellement des talents, la contribution créative sera un rouleau compresseur auquel ne survivront que quelques stars. Enfin, comment intégrer et rémunérer chaque année les centaines de créateurs émergeants, les milliers d’œuvres nouvelles quand le paiement est forfaitaire et de surcroît capé par le nombre constant de foyers abonnés ?

Plutôt que cette chimère, nous préférons demander pour les artistes le droit à disposer d’eux-mêmes. Le droit à se choisir des partenaires pour bâtir leurs carrières. Le droit d’espérer nous faire rêver au risque de tout perdre s’ils ne rencontrent pas leur public. Le droit de voir leur travail respecté et non « consommé » à tour de bras en contrepartie de rien du tout ou même quelques centimes perdus dans l’anonymat des sondages. Le droit d’être protégés par la Loi. Dans quel cadre exactement ? C’est au Parlement d’en décider. En matière de droits d’auteurs, la pédagogie sera toujours une bonne idée. Pour le reste, mon avis ne vaut pas plus que celui des autres citoyens.

Face à ceux qui estiment que « la loi création et internet ne rapporterait pas un euro à la culture », faisons le pari que cette loi et les améliorations dont elle bénéficiera au fil du temps permettront le démarrage de l’offre légale comme c’est déjà le cas dans beaucoup d’autres pays… En France, c’est moins de 10% des revenus de la musique enregistrée, ailleurs ça monte déjà à près de 30%. Et qu’après sa mise en orbite, c’est le plafond induit par l’idée d’un forfait par abonné qui semblera dérisoire…

Parmi les clichés qui circulent, les plus méprisantes pour les métiers de la création sont ces formules politiciennes qui tendent à nous résumer à « une Sacem omnipotente, une poignée de stars bourrées de fric et quatre majors manipulatrices ». Ces dernières, objet de tous les acharnements, sont évidemment les seules à être en mesure d’affronter la crise en rationalisant leurs coûts et en concentrant leurs efforts sur l’exploitation de leurs catalogues internationaux.

On s’émeut à juste titre à chaque annonce de licenciements mais pas un mot pour les milliers de personnes qui ces dernières années on perdu leur emploi dans la musique… Et cette stigmatisation de la puissance dans notre secteur masque l’essentiel : En France, le total du marché de la musique (disque + droits d’auteurs + concerts) fait moins de deux milliards d’Euros par an… C’est moins du tiers du chiffre d’affaires d’Orange. Alors oui, les majors sont des acteurs puissants du monde de la musique, mais dès qu’on sort de ce petit monde… Face aux médias, pour elles comme pour les indépendants, seule la qualité peut faire la différence. Et c’est bien Apple et personne d’autre qui fixe les prix du téléchargement légal.

Au–delà de l’air du temps et des caricatures, il faut sans cesse expliquer nos métiers et débattre de ce qu’ils sont. Une fois le droit des artistes à disposer d’eux-mêmes réaffirmé, il sera utile de rouvrir le débat : nous pourrions notamment parler de la régulation des marchés de la création, comme de la contribution des fournisseurs d’accès à la diversité culturelle.


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