dimanche 17 mai 2009 14:02
Crème Suzette
Cannes 2009 - Dans « l’Epine dans le cœur », Michel Gondry cuisine sa tante.
par Christophe Ayad
tag : Cannes 2009
Les Cévennes, par Gondry
Hors compétition
C’est aux heures des repas que l’on appréhende le mieux une famille, ce qui la nourrit et de quoi elle crève, ce qu’elle a dans le ventre et là où elle a mal au cœur. L’Epine dans le cœur de Michel Gondry commence logiquement dans la cuisine de tante Suzette. Dans la vie, Suzette, 82 ans, est sa tante, la sœur de sa mère, et dans le film, elle est le personnage principal. A table, Suzette raconte un souvenir de famille tellement désopilant qu’elle peine à le finir. Mais sous son fou rire plein de larmes pointe le malaise de cette femme qui a passé sa vie, comme institutrice, à élever les enfants des autres mais n’a pas su aimer son fils unique, Jean-Yves. Gondry est un ludion de 46 ans d’allure adolescente. Touche-à-tout décontracté, il est aussi à l’aise dans le long métrage que les formats ultracourts comme le clip. Mais on ne l’attendait pas forcément dans un documentaire sur les souvenirs d’une enseignante à la retraite dans les Cévennes. De 1952 à 1986, elle a dirigé des classes uniques dans des villages tous plus reculés les uns que les autres. Ça, c’était le projet initial, mais au fur et à mesure du tournage, qui s’est étalé sur quatre ans et demi, la volonté de « contrôle » de Suzette s’est relâchée pour se resserrer sur les zones d’ombres familiales, les non-dits entre Suzette et Jean-Yves. Lui, la cinquantaine, qui crie comme un bébé lorsqu’il appelle sa mère, coincé dans les toilettes, une dégaine de vieux hippie, une homosexualité tardivement avouée, une passion pour les trains miniatures, le dos voûté par le poids d’un père mort sans lui avoir parlé. Elle, aiguë et sèche « comme un fusain », les yeux très bleus, les cheveux très blancs, qui le trouve « faible ». A un moment, elle a cet aveu terrible lorsque Gondry lui demande ce qu’elle veut dire par « les choses qu’on doit faire » et qui ne se discutent pas : « M’occuper de mon fils. » C’est à la mort du père, Jean-Guy, dont on devine qu’il n’a pas formé un couple heureux avec Suzette, que l’incompréhension s’est muée en blessure : le fils lui reproche d’avoir mis deux jours à le prévenir ; la mère lui en veut de ne pas avoir pris de nouvelles, ni avant ni après le décès.
Malgré le changement de genre, Gondry garde sa manière de faire du cinéma en rassemblant un groupe autour de lui pour mieux se décaler et capter ce qui naît du vide. On reconnaît aussi son amour, quasi géologique, pour les montagnes et rivières cévenoles, déjà présent dans les clips de Björk. Il a d’ailleurs fini par racheter la maison de Suzette et la scierie attenante dans laquelle avait été tournée la Science des rêves pour en faire une maison de vacances. De celles où l’on se raconte les secrets de famille en essuyant des verres Duralex à la cuisine. A la fin du film, tante Suzette n’a pas trop apprécié le résultat. Elle lui a dit en substance : tu as magistralement filmé ma douleur, mais pas mes moments heureux. Il lui a répondu par une belle lettre, jointe au dossier de presse et qui aurait peut-être dû rester privée. « Quand on commence, on se dit que la personne est plus importante que le film, explique-t-il. Mais ça aurait été pire si le film n’avait pas été à la hauteur de la souffrance que le travail a engendrée. » La preuve que Michel restera le « chouchou » de Suzette, « son préféré à qui elle passe tout » : elle était à Cannes vendredi pour la promotion, avec son fils Jean-Yves. Et Gondry, quelle est son épine dans le cœur ? Il avoue avoir plus souffert au départ de sa compagne qu’à la mort de son père. Le silence s’étire. Il évoque sa mère, la sœur de Suzette, dont il se sent moins proche que de sa tante. « Mais ça, ne l’écrivez pas. Oh, puis si, elle ne lira pas, de toute façon. » Il est des épines dont on fait des films.
L’épine dans le coeur, de Michel Gondry
Avec Suzette Gondry, Jean-Yves Gondry,...1h26
C’est aux heures des repas que l’on appréhende le mieux une famille...
Dans ce drame intime, Gondry joue au « médiateur ». La caméra aide à approcher les vérités qui blessent, un peu comme l’objectif des photoreporters de guerre déréalise le danger. L’équipe était légère, mais pour rendre la sombre beauté des Cévennes, le tournage s’est fait en 16 mm. « Il est arrivé qu’on soit à court de pellicule alors qu’il se passait des choses importantes, raconte Gondry. Alors on a utilisé des appareils photos numériques en mode vidéo. » Ce mélange, entrecoupé d’archives familiales en Super 8, n’est pas le moindre charme du film, qui alterne élégie et confidence. Cette plongée dans le passé permet aussi d’exhumer une France aussi oubliée que récente, lorsque Suzette retrouve un ancien élève harki qui a vécu l’arrivée en camions militaires et l’installation dans un camp de toile sous la houlette d’un adjudant. Il se souvient aussi des jonquilles, des narcisses et des fraises des bois. Et des séances de cinéma à l’école.
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