jeudi 27 janvier 2011 09:16
Dailymotion, quartier d’Orange
tags : économie , Dailymotion , neutralité du net , Orange
Photo Sébastien Calvet
Après Deezer, le site de musique en ligne, voici Dailymotion, le petit frère français de YouTube happé par l’apparente sollicitude d’Orange. « Sans être grandiloquent, c’est un moment important pour Dailymotion, et [au-delà], pour l’Internet français. » Voilà comment Stéphane Richard, le patron du poids lourd Orange, a introduit l’événement. Hier donc, Orange est entré en négociations exclusives avec Dailymotion. La star française d’Internet, deuxième site de vidéos en ligne du monde, fait certes petits bras comparé à YouTube (20 millions d’euros de chiffre d’affaires contre 256 millions d’euros) mais s’est hissée au trente-deuxième rang des sites les plus fréquentés au monde (selon l’institut d’audit web Comscore). Et elle caracole loin devant ses suivants. Trop tôt pour dire si le deal est bon pour Orange et si sa montée au capital de Dailymotion, juste sous la barre de la prise de contrôle (avec 49% du capital), a été correctement évaluée. L’affaire devrait lui coûter 59 millions d’euros. Un ticket, selon les analystes, jugé raisonnable comparé à d’autres deals du secteur. Pour mémoire, il y a quatre ans, Google avait jeté son dévolu sur YouTube pour 1,2 milliard d’euros. Mais ne brûlons pas les étapes. Pour l’instant, avec Dailymotion, il ne s’agit que de fiançailles. Avant un possible mariage : « Il peut y avoir un second étage en 2013, a dit hier Stéphane Richard. C’est optionnel. On attend d’avoir une petite visibilité. » En clair, savoir si le site est rentable et s’il continue sa croissance. L’époque est décidément bien révolue des paris et des prises de risques pour Orange, depuis que Didier Lombard a laissé les manettes à Richard. L’emplette est ainsi stratégique, inscrite dans le changement de cap opéré par Orange dans les contenus. Deuxième façon de tourner définitivement la page avec la politique coûteuse de son prédécesseur. Lombard, rappelez-vous, c’est celui qui s’est engagé à débourser 203 millions par an pendant quatre ans (jusqu’en 2012) pour diffuser le match de Ligue 1 du samedi soir à une poignée d’abonnés. C’est aussi lui qui a misé 80 millions par an dans des contenus pour des chaînes cinéma au top, mais à la peine du point de vue de la rentabilité. Exit donc, sous l’ère Richard, le cavalier seul et les exclusivités de contenus : « Nous souhaitons passer d’un rôle d’édition en propre des contenus, à un rôle d’agrégateur et de diffuseur », a ainsi répété Stéphane Richard. Ce qu’il vient de faire avec Canal +, en mariant sa chaîne Orange cinéma séries avec TPS Star. Fini aussi les audiences captives. La nouvelle chaîne ne sera plus confisquée aux seuls bénéfices des clients d’Orange mais, accessible au plus grand nombre. Le partenariat avec Dailymotion est surtout dans la logique de celui conclu avec Deezer, le site de musique en ligne. Soit développer avec le partenaire, des contenus premium payants et de qualité à côté de services en accès libres. « Nous avons déjà commencé à semer quelques cailloux, s’est vanté hier le patron d’Orange. En s’adossant à nous, Deezer a déjà multiplié par 50 le nombre de ses abonnés payants. » Autre bonus pour Orange, il s’épargne, tant avec Deezer qu’avec Dailymotion, d’onéreux développements technologiques. Tablettes, télévisions connectées…« Dailymotion a été capable d’adapter ses contenus à tous les nouveaux supports en des temps très courts, a reconnu Richard . Et cela va nous permettre de gagner du temps. » Or, justement, le temps presse. Les vidéos encombrent comme jamais les tuyaux des opérateurs. Ils saturent même les fréquences coûteuses des réseaux de téléphonie mobile. Mais côté recettes, la manne n’est pas au rendez-vous. « Nos revenus proviennent de la voix [le téléphone, ndlr], en fort déclin, alors que l’explosion des trafics se trouve sur la vidéo », a redit Richard, appuyant sur la plaie. Le partenariat avec Dailymotion pourrait ainsi s’intituler « à la recherche de la martingale ». C’est-à-dire, inventer « un mix payant-gratuit ». Dailymotion ne va-t-il pas perdre son âme ? En tout cas, il reste français. Et « c’est une bonne nouvelle pour l’écosystème français », s’est félicité Stéphane Richard, ex-directeur de cabinet de Christine Lagarde. Ainsi, le partenariat d’Orange (propriété à 27% de l’État dont 13,5% via le Fonds stratégique d’investissement), est aussi une affaire de cocorico. À l’heure où Priceminister est passé sous contrôle japonais, et où Seloger.com, autre réussite française, s’apprête à se jeter dans les bras de l’éditeur allemand Axel Springer, Dailymotion, pure start-up hexagonale, resterait, grâce à Orange, at home. La semi-prise de contrôle n’a toutefois pas rassuré tout le monde. Hier, la blogosphère s’interrogeait sur la neutralité du Net, inquiète à l’idée qu’Orange privilégie ses contenus et pénalise les autres flux en développant un Internet à deux vitesses, l’un rapide pour Deezer et Dailymotion, et l’autre moins véloce… Comment l’État, actionnaire indirect de Dailymotion, va-t-il pouvoir rester « neutre », dans un débat comme celui-là ? L’arrivée prochaine d’un commissaire du gouvernement à l’Arcep, le régulateur des télécoms, alors que l’État s’apprête à légiférer sur la neutralité du Net, échauffe encore un peu plus les esprits. À la Quadrature du Net, un collectif d’internautes qui assurent une vigie sur le sujet des libertés sur le Net, Jérémie Zimmermann rappelle que les rapprochements entre acteurs majeurs du monde des télécoms ou de l’accès à Internet avec des groupes de médias, « sont toujours préoccupants, parce qu’ils attentent à la concurrence et à la neutralité du Net ». Quelques critiques s’élèvent déjà à l’encontre de Deezer qui ferait ainsi de l’ombre à son concurrent Spotify, pourtant tout aussi performant… Paru dans Libération du 26 janvier 2011
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