lundi 26 janvier 2009 16:04
David Pujadas, infomane
Cinq ans après sa bourde sur le vrai-faux retrait de Juppé, le présentateur du 20 heures de France 2 n’a rien perdu de son appétit. Mais se dit plus collectif.
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Un jour, David Pujadas a eu les cheveux longs. Il a écouté du metal aussi, et de la new wave. A tâté de la fumette. Il a été jeune, quoi. C’est anecdotique, mais voilà, ça nous étonne. David Pujadas a tellement l’air d’être tombé dans l’efficacité tout petit déjà, allure d’éternel premier de la classe, as du JT déroulé comme du papier à musique. Il donne d’ailleurs rendez-vous le 20 janvier. Dans quatre heures, Barack-Hussein-yes-we-can-Obama va prêter serment. Est-ce bien raisonnable ? Il est effectivement au rendez-vous, dans son bureau V402. Et parfaitement disponible, attentif, aimable. Hervé Brusini passe une tête pour chambrer, tout guilleret : « Alors, ça va ma poulette ? Enfin un peu de boulot, hein ?! » Peut-être que c’est toujours comme ça, à l’info de France 2, ambiance « coco » et compagnie. Ou serait-ce l’audimat du 20 heures qui les dope ? Depuis la rentrée 2008, il se consolide quand celui de TF1-Ferrari s’effrite. Comme en écho, « Puj » dresse dans Vous subissez des pressions ?, bio-témoignage-plaidoyer qui sort ces jours-ci, un état des lieux globalement positif de sa profession (« Pour moi, l’information télévisée n’a pas à rougir d’elle-même. Elle va plutôt en s’améliorant et l’idée d’un âge d’or est un mythe »). La suite pointe pas mal d’écueils, primat de l’émotion, suivisme qui mène à une information étale, mais bon, l’ensemble carbure à la confiance (notamment dans l’indépendance vis-à-vis du pouvoir) plus qu’au doute. Cela venant d’un journaliste qui, un certain 3 février 2004, a tout de même annoncé le retrait de la vie publique d’Alain Juppé, cinq minutes avant que celui-ci déclare (sur TF1) qu’il n’allait rien en faire. D’autres en raseraient encore les murs. Après la rencontre, on se dit autre chose. Qu’à 44 ans, père enthousiaste de deux filles de 14 et 10, et d’un garçon de onze mois qu’il a eu avec sa seconde compagne, Ingrid, hôtesse de l’air (« Eh oui, on s’est rencontrés dans l’avion »), Pujadas reste vorace. Et que cela a peu à voir avec les circonstances. C’est ontologique. Pujadas est un ogre aux airs de Petit Poucet. L’image, sans doute, ne lui plaira pas. Pour le Poucet, figure pourtant positive, salvatrice. La question « vous mesurez combien, exactement ? » tire un rideau mat sur son regard noir enveloppant, majoritairement souriant, souvent amusé. « Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas parlé de ça… 1 mètre 60. » Il ne rejette pas complètement l’interprétation suivante, téléphonée pourtant : il se serait ensuite employé à compenser, à se montrer de taille, à la hauteur quoi, jusqu’à ce job d’homme-tronc qui met à niveau petits et grands. « Je ne crois pas, mais je ne serais pas étonné qu’un psy dise que oui… Il y a en tout cas quelque chose en moi qui est de l’ordre du moteur. » Tous les articles sur Pujadas le disent : ce type turbine à en affoler les compteurs, à en épuiser des collaborateurs, en susciter la rancœur. Voir la salve de griefs qui a accompagné l’épisode Juppé : le petit prince de l’info, pourtant si affable à l’antenne comme là en chair et en os, en ressortait trop pressé, péremptoire, colérique, doté d’un ego XXL… Des choses déjà entendues quand il œuvrait à TF1 et LCI. Sa part d’ogre, Pujadas l’assume. Il se revendique dévoreur, d’info s’entend, mais aussi, plus largement, de découvertes, de savoirs, de rencontres. Au risque d’être perçu en ambitieux aux dents qui entament la moquette. Ce fils cadet d’un couple de traducteurs (son père est espagnol, sa mère aveyronnaise) dit que ça a commencé tôt : à 16 ans et demi, bac à peine en poche ( « J’avais un an d’avance, et je suis de la fin de l’année ») , il décide de quitter le Pays de Gex familial pour Aix-en-Provence où il entre en Sciences éco. « J’étais encore gamin, mais j’avais envie d’autre chose. Plus que le goût de la compétition, j’ai celui du dépassement, de s’éprouver, de vivre des trucs qui vous font aller plus loin. » Jusque-là « mauvais élève, tout le temps dehors, au foot ou sur mon vélo, ou dans les bois à faire des cabanes, ou, plus tard, à déconner gentiment avec les copains » , il découvre à la fac le plaisir de lire, d’apprendre. Devient effectivement premier de la classe, même s’il reste aujourd’hui en panne de « culture classique » , d’où son admiration pour « les intellos, les gens qui travaillent la pensée, qui sont un peu visionnaires par rapport à l’époque, les Marcel Gauchet, les Debray, les Finkielkraut, les Onfray ». Direction Paris et Sciences Po. Il découvre le journalisme à l’occasion d’un stage à Nice Matin . Une révélation tout bonnement transcendante, à le lire. Acmé, l’entrée à TF1, gros lot décroché sur concours, alors qu’il est étudiant au Centre de formation des journalistes (CFJ). Une réincarnation de Tintin, toujours sur la brèche, et en redemandant, voilà ce qu’il décrit. Son propre père, fils d’un employé de banque et d’une vendeuse de fruits sur les marchés, a aussi bourlingué dans sa jeunesse, sillonnant l’Europe au gré de petits boulots, apprenant sur le tas l’anglais, l’allemand, l’italien, le français… « Ensuite, à la surprise générale, alors qu’il gagnait bien sa vie comme traducteur à l’ONU, il a lâché ce boulot pour construire des maisons, on a alors connu des périodes de vaches maigres. » Ça fait sourire son fils, qui aime « les gens qui y vont ». Chez Bouygues, Pujadas Junior a aussi découvert la censure, avec une enquête sur Tapie trappée par Le Lay d’un « à TF1, on ne fait pas les poubelles » . L’épisode le mène à la filiale balbutiante LCI. Il s’y révèle redoutable interviewer, direct, tenace, coriace. Début de starification : « le nouveau PPDA », en concluent d’aucuns. Quand Pujadas arrive à France 2, c’est lever de boucliers : grogne contre un recrutement extérieur, crainte d’une « LCIsation » du service public. Pujadas ? Le diable parachuté dans le chœur des vierges… L’audimat du 20 heures remonte. Las, deux ans plus tard, badaboum avec l’épisode Juppé. Depuis, le fan de Houellebecq ( « pour la capacité à dire et à faire ressentir des choses profondes, sur la solitude notamment » ), expérimenterait le collectif, l’écoute, l’échange. Conscient qu’il jouait trop solo, que la lourdeur du service public, « tout le monde la subit ». Non syndiqué, « voteur » mais il ne dira pour qui, il trouve à la réforme en cours « des aspects intéressants » comme la suppression de la pub, la taxe sur les fournisseurs d’accès à Internet, l’entreprise unique. La nomination présidentielle tracasse en revanche ce chantre de la responsabilité individuelle : « Je ne crois pas à une mainmise étatique, mais il est difficile de s’affranchir de celui qui vous a fait roi. » Il se verrait bien un jour patron d’une rédaction ( « J’ai mille idées, c’est mon principal atout » ), patron de chaîne aussi. « A force d’approcher les postes à responsabilité, vous vous dites “pourquoi pas moi ?”, non ? Mais j’ai le temps, et je n’en ai pas encore les capacités, de management entre autres. Ça n’est pas rien le management… » Pujadas ne manque toujours pas d’air mais s’emploie à laisser respirer les autres. Bonne nouvelle. Paru dans Libération du 26 janvier 2009
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