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samedi 8 janvier 2011 10:07

  • cinéma

De Niro, acteur studieux à Cannes

par Bruno Icher, Didier Péron

tag : Festival de Cannes

photo Reuters

La rumeur disait que le président du jury du prochain festival de Cannes serait « une grosse pointure américaine ». La rumeur disait vrai et après avoir pronostiqué toutes sortes de candidats plus ou moins vraisemblables (de Philip Roth à Lady Gaga), c’est bien Robert De Niro qui sera le cinquième Américain en dix ans à décrocher ce titre honorifique, après David Lynch (2002), Quentin Tarantino (2004), Sean Penn (2008) et Tim Burton (2010). Gilles Jacob et Thierry Frémaux, président et délégué général du Festival de Cannes, ont déclaré : « Doté d’une plasticité de caméléon, Robert De Niro compose ses personnages sans que l’on sache s’il prend la mesure du rôle ou si le rôle s’adapte à ses mesures. Ses interprétations précises et nuancées, plus vraies que nature, invitent à l’identification : il est pour toujours le dernier nabab, Vito Corleone, Jack LaMotta, Sam "Ace" Rothstein… »

Il s’impose donc naturellement dans le lignage des présidents du jury, tant il reste aujourd’hui l’un des comédiens les plus influents de sa génération. Il suffit de voir la manière dont des acteurs ultra-doués comme Leornardo DiCaprio, Christian Bale ou, plus jeune encore, James Franco ont abordé leur carrière comme une succession d’étapes cruciales dominées par des rôles sérieux, impliquant à la fois cérébralité et performance physique pour comprendre à quel point De Niro a fixé un modèle de carrière et su imposer un style de jeu. Il est parfaitement raccord avec Cannes puisque la Croisette l’a vu exploser dans le coup d’éclat Taxi Driver en 1976, œuvre d’un cinéaste très cocaïné, Martin Scorsese, et qui devait raffler la palme d’or sans discussion (avec Tennessee Williams comme président du jury !).

Pour beaucoup, et notamment en France, ce fut alors l’occasion de découvrir cet acteur plus si jeune (il avait déjà 32 ans), porteur d’une étrange folie dans le regard, à la fois charismatique et nerveux. Il avait pourtant montré ce qu’il savait faire depuis une petite dizaine d’années, au théâtre off-off-Broadway de son New York de toujours (il est né en août 1943 dans le Bronx), mais aussi dans quelques rôles au cinéma parmi lesquels Hi, Mom !, premier film indépendant très bricolo de Brian De Palma. Et bien sûr, sa première incursion chez Martin Scorsese, dans Mean Streets, où son Johnny Boy volait, en une dizaine de scènes psychotiques, la vedette à un Harvey Keitel pourtant impeccable. Aux États-Unis, la notoriété de De Niro avait déjà décollé depuis deux ou trois ans principalement grâce au Dernier Match, de John D. Hancock, un mélo à propos d’une amitié virile dans le milieu du base-ball, raison pour laquelle le film ne dépassa guère les frontières d’Amérique du Nord.

La suite de sa carrière ressemble, pour une bonne dizaine d’années, à un parcours sans faute où l’acteur enchaîne triomphes populaires ou performances spectaculaires et, en général, les deux. Il est Vito Corleone (le personnage de Marlon Brando) jeune dans la deuxième partie du Parrain, de Francis Ford Coppola, le soldat à cran de Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino, le saxophoniste raide dingue de Liza Minnelli dans New York, New York, de Scorsese, sans oublier le boxeur Jake LaMotta dans Raging Bull, rôle pour les besoins duquel il avait pris près de trente kilos en quelques semaines, poussant dans ses derniers retranchements l’enseignement de ses maîtres, Stella Adler et Lee Strasberg de l’Actors Studio. Juste et attendu retour des choses, il décroche le seul oscar de meilleur acteur de sa carrière en 1981 avec ce rôle.

Dans les années 80, il sera le personnage opiomane et quasi proustien d’Il était une fois en Amérique, de Sergio Leone, attestant une fois encore sa réputation de meilleur acteur de sa génération, sorte de pilier sur lequel les cinéastes s’appuient dès lors qu’il faut bâtir un film au long cours sur un personnage central mêlant virilité et délicatesse. C’est, dans le même registre, Michael Mann, en 1995, qui lui donne encore l’occasion de sidérer tout le monde par le minimalisme bouleversant de son interprétation face à un Al Pacino survolté dans le chef-d’œuvre Heat. Depuis 1989 et Nous ne sommes pas des anges, de Neil Jordan, De Niro a produit une bonne trentaine de films, dont les siens (deux très bons longs métrages, l’autobiographique Il était une fois le Bronx et Raisons d’État, sur la CIA pendant la guerre froide). L’acteur a privilégié les contre-emplois comiques comme une sorte de pied de nez à sa carrière de jeunesse. Il a également à son actif la création du Tribeca Film Festival, devenu un rendez-vous incontournable de la cinéphilie à New York et depuis peu couplé avec le festival de Doha, au Qatar.

Paru dans Libération du 7 janvier 2011


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