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vendredi 25 mars 2011 11:57

  • cinéma

De Platon en plateaux

par Robert Maggiori

tags : livre , philosophie

Philosophie des salles obscures de Stanley Cavell
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Ferron, Mathias Girel et Elise Domenach
Flammarion, 534 pp., 32 €

 

Il a fallu bien longtemps pour qu’ils « se déclarent ». La différence d’âge était trop grande : vingt-cinq siècles. La vieille dame avait d’autres chats à fouetter - l’Etre, la Vérité, le Bien… - et, conseillée par maître Platon, s’était jurée de ne jamais faire confiance aux images, copie trompeuse d’une réalité sensible elle-même infidèle à la « vraie » réalité des Idées. Quant au jeune homme, septième et tardif enfant de la famille des Arts, qui rêvait que les images s’animent toutes seules et prétendait écrire avec la lumière, il n’était pas sûr de son avenir, craignant de finir comme ses hurluberlus de cousins, Kinétoscope, Animatographe ou Praxinoscope. Il prendra de l’assurance en grandissant, se donnera une « histoire » — Griffith, Chaplin, Gance, Dreyer, Lang, Hitchcock, Eisenstein, Rossellini, Welles… — et, devenu « movie, motion and emotion picture » (Wim Wenders), s’élèvera au rang de langage, culture, fabrique d’imaginaires et de visions du monde, sinon synthèse de tous les arts. Dès lors naissent en son sein une esthétique (Rudolf Arnheim, Béla Balázs), une sociologie, une sémiologie (Christian Metz), voire une « filmologie ». Mais, au cinéma, la philosophie n’ose pas encore se lier, bien qu’elle le questionne ou l’interprète (Walter Benjamin, Maurice Merleau-Ponty…). Elle ne se donne à lui que lorsque Gilles Deleuze la convainc que le cinéma pense par lui-même, non par concepts, mais par images-mouvement et images-temps.

Du mariage de la philosophie et de la cinématographie était témoin un oncle d’Amérique, l’un des grands penseurs d’aujourd’hui : Stanley Cavell. En 1981, il a publié A la recherche du bonheur — Hollywood et la comédie du remariage (Cahiers du cinéma, 1993), qui l’a rendu célèbre. Il y examinait certains grands films des années 30 et 40 et, en faisant dialoguer Kant et Capra, Nietzsche et Leo McCarey, Freud et Hawks, il arrivait à éclairer des thèses philosophiques sur l’émergence d’une nouvelle femme (Katharine Hepburn, Claudette Colbert), le rôle des institutions, la dialectique mystérieuse des sentiments, la nécessité, en amour, d’une « mort » qui permette une renaissance intérieure, la possibilité d’un progrès moral. Il n’a plus cessé, depuis, de faire de l’« inter-locution » de la philosophie et du cinéma un modèle idéal d’exploration de la réalité et de l’existence. De lui, on traduit aujourd’hui Philosophie des salles obscures.

Le gros ouvrage — dont le titre s’éloigne de l’original : Cities of Words - Pedagogical Letters on a Register of the Moral Life — participe des cours dispensés par Cavell à Harvard. Y figurent, tressées, l’analyse des grandes pages de la philosophie morale (Platon, Aristote, Locke, Kant, Nietzsche, Freud, Rawls), la lecture de texte littéraires (Shakespeare, Ibsen, George Bernard Show) et l’étude de quelques chefs-d’œuvre « de la période que l’on appelle "l’âge d’or" du parlant hollywoodien ».

On pourra trouver étonnante la façon dont Cavell, pour illustrer la différence entre le Bien et le Juste, « passe » d’un dialogue chez Platon entre Socrate et Euthyphron aux répliques que s’échangent dans Indiscrétions les personnages joués par Cary Grant et Katharine Hepburn. Mais le propos du philosophe américain n’est pas d’éclairer le cinéma par la philosophie, ni de signifier que la philosophie, « abandonnée à elle-même », aurait besoin d’être « compensée par des révélations transmises par le cinéma ». Il fait jouer de concert philosophie et cinéma pour montrer le bien-fondé du « perfectionnisme moral », doctrine qu’il hérite de Ralph Waldo Emerson, sinon de Wittgenstein, et dont il est aujourd’hui le héraut.

Le « perfectionnisme moral », tel que le conçoit Cavell, n’exige pas que l’on se représente une quelconque « perfection humaine suprême » qui serait atteinte « un jour », et ne s’inscrit pas davantage dans une perspective religieuse, posant à l’inverse que l’homme et le monde se sauvent d’une situation originelle de « malédiction ». Il tiendrait plutôt à ce « désir ancestral » de la philosophie qui est de « guider l’âme » (prise dans les incertitudes, le scepticisme, l’imprécision, les hésitations et les illusions) « vers la liberté au grand jour », si du moins ce jour n’est pas « absolument fermé » à cause « de la tyrannie ou de la pauvreté ». Les exemples de problèmes moraux, Cavell les tire systématiquement de « leurs manifestations dans l’art cinématographique ». Il voit comment ils sont décrits, entre autres, par Jane Austen, George Eliot ou Oscar Wilde, et traités par les philosophes, afin de focaliser l’attention sur ce moment particulier du choix moral, soit cette position « à partir de laquelle juger de l’état présent de l’existence humaine pour aller vers un état à venir, ou, le cas échéant, juger que le présent vaut mieux que ce qu’il en coûterait de le changer ».

Si la philosophie et le cinéma — on laissera découvrir les « parallèles » établis entre Shakespeare et Rohmer, Henry James (la Bête dans la jungle) et Max Ophuls (Lettre d’une inconnue), John Stuart Mill et George Cukor… — sont les « compagnons invisibles de nos vies ordinaires », c’est que s’y trouvent justement les reflets de ces moments de crise qui poussent les personnes à examiner leur vie, à la transformer ou à la réorienter.

Ce ne sont pas les questions de l’euthanasie, de l’avortement, de la corruption, des violences domestiques ou de la peine de mort qui échoient au « perfectionnisme moral » : sans nier les dimensions classiques de la morale, déontologiques (l’action humaine est évaluée en fonction de son respect de l’obligation et du devoir) ou téléologiques (l’action est évaluée en fonction de ses conséquences, de son utilité et de l’accroissement de plaisir ou de bonheur qu’elle provoque), celui-ci tente de définir le mieux, de donner les moyens de s’opposer au mieux à ce qui abîme l’existence, mine la (re)connaissance des autres et de soi-même, ronge le sens de la vie quotidienne, rouille la relation au langage et à la communication des êtres humains.

Stanley Cavell estime en effet que « la vie morale n’est pas uniquement constituée par la considération de jugements isolés portant sur de grands problèmes moraux et politiques ». Elle est, pour lui, « une vie dont la texture est faite d’un entrelacs de préoccupations et d’engagements où l’on est voué à se perdre à un moment donné, et où on a besoin de faire appel aux mots crédibles et bienveillants des autres afin de retrouver sa voie » — une voie sur laquelle, à tout instant, on doit choisir et décider « à quelle représentation de nous-mêmes nous accordons le plus de valeur ».

La Philosophie des salles obscures ne propose pas une philosophie des salles obscures. Elle trouve, dans le mariage de la philosophie et du cinéma, d’une part les illustrations de problèmes moraux auxquels chacun est confronté dans la vie quotidienne, et, de l’autre, les raisons légitimes de faire l’éloge de la « conversation ». Soit dans la société, si elle se veut démocratique, soit entre les personnes. Et, reprenant la formule Ralph Waldo Emerson, enjoint de « poursuivre notre moi réalisable mais non réalisé ».

Paru dans Libération du 24 mars 2011


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