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mercredi 29 octobre 2008 10:55

  • cinéma

De l’autre côté des barreaux

Chaînes. Stéphane Mercurio donne la parole aux femmes, filles, mères de détenus.

par Ondine Millot

tags : documentaire , justice , prison

L’une des femmes de prisonniers que la documentariste suit dans son film. Photo Grégoire Korganow

A côté, documentaire de Stéphane Mercurio. 1h32.

Au tout début du film, on entend leurs cris. Appels lointains des prisonniers de la maison d’arrêt de Rennes qui, comme tous les détenus de France, trompent l’ennui et l’angoisse en gueulant derrière les barreaux. De ces hommes, on ne connaîtra ni les visages, ni les noms, ni les raisons qui les ont conduits en prison. D’eux, on ne verra qu’elles. Femmes, mères, filles. Ici ou là, quelques apparitions d’un père ou d’un fils de détenu. Rares. Aux portes d’une prison pour hommes, ce sont les femmes qui font la queue aux parloirs.

Stéphane Mercurio voulait faire un documentaire qui raconte la vie des familles de prisonniers. Elle a fait un documentaire qui raconte la prison. Mieux, sans doute, et c’en est troublant, que n’importe quelle incursion carcérale. Tant les vies arrêtées de celles qui attendent en disent long sur les mécanismes de déconstruction à l’œuvre en détention. « Nous aussi on est en prison », dit l’une. La phrase résume les six heures de trajet pour trente minutes de tête à tête glauque et surveillé, les parloirs annulés sans qu’on vous dise pourquoi (est-il malade, blessé, mort ? Il faudra attendre la semaine prochaine pour le savoir), les livres, colis soigneusement emballés et rejetés à l’entrée –règlement oblige. Plutôt que de filmer la prison à l’intérieur –entreprise nécessaire, mais toujours soumise à censure et restrictions– Stéphane Mercurio a planté sa caméra « à côté ». Dans les locaux de l’association Ti Tomm, collés au mur de la maison d’arrêt pour hommes de Rennes.

Le résultat est salutaire, en cette période où la France semble prendre conscience de son désastre carcéral. Mais où l’exposition médiatique n’entraîne aucune amélioration pour les 63 000 détenus qui s’entassent dans 51 000 places. Au contraire  : alors que les médias s’intéressent enfin aux suicides en prison (93 depuis le début de l’année), l’administration pénitentiaire leur reproche d’encourager ainsi les détenus au suicide. A côté réussit un pari risqué : dire l’inhumain sans jouer avec l’émotion. Stéphane Mercurio a eu l’intelligence et l’exigence de ne pas personnaliser son propos. Là où elle aurait pu choisir trois ou quatre ­personnages clés, elle a au contraire bâti un film choral, où les visages ­défilent.

A quoi ressemble un parloir ? « On discute avec le petit. On essaie de lui remonter le moral. Parce qu’il est tout seul. Il a demandé pour faire du sport, c’est complet. Il a demandé pour aller à l’école, c’est complet. » Le dernier parloir ? « Ils nous ont dit qu’il était plus là. Qu’ils savaient pas où il était. On a fait des recherches. C’est comme ça qu’on a compris qu’il était hospitalisé. On a fait tous les hôpitaux pour le retrouver. » Dans le lieu clos de la maison de l’association Ti Tomm, où ces femmes se retrouvent avant et après leur visite aux détenus, « le temps passe et ne passe pas », dit Stéphane Mercurio, qui y est restée dix mois. « Les gens se succèdent, on sent que c’est un flot. Tout le monde peut remplacer tout le monde. Je ne voulais pas qu’on puisse penser que leurs histoires étaient exceptionnelles. » Déjà auteure de plusieurs documentaires sur les « oubliés » (malades, SDF...), la réalisatrice n’avait jamais ressenti « une telle nécessité de parler ». Aucune de ces femmes, pourtant, ne conteste l’emprisonnement. « C’est comme ça » sont les mots qui reviennent le plus souvent.

Quand on lui demande quelles sont les scènes qui l’ont marquée, Stéphane Mercurio en raconte deux qu’elle n’a pas pu garder (trois années de préparation ont été nécessaires avant de trouver un lieu in­dé­pendant de l’administration pénitentiaire et de ses autorisations). La première : une femme âgée à qui les surveillants ont fait retirer son soutien-gorge parce qu’il sonnait sous le portique. La seconde : « Cette mère venue avec ses jumeaux et un énorme colis de Noël. Cinq kilos de nourriture cuisinée toute la semaine. Son mari n’était plus là. On l’avait transféré sans la prévenir. Elle s’est baissée pour expliquer à un des petits. Il l’a tapée de rage. »

Paru dans Libération du 29 octobre 2008


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