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De l’encre à l’écran

vendredi 13 mars 2009

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De l’encre à l’écran

Avec le succès du Kindle aux Etats-Unis, l’engouement pour l’ebook touche la France. A l’occasion du Salon du livre, retour sur une petite révolution.

par Frédérique Roussel

tags : presse , livre numérique

Photo Emmanuel Pierrot

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Pour Lorenzo Soccavo, prospectiviste de l’édition, la véritable révolution n’est pas technologique mais culturelle.

L’heure de gloire sera brève. En 2000, les premiers livres électroniques se montrent au Salon du livre de Paris. Un grand coin de la Porte de Versailles leur a été réservé. La poignée de fabricants fanfaronne dans un scepticisme ambiant. Les éditeurs regardent avec méfiance cet objet qui menace d’enterrer leur raison de vivre. Le côté gadget fascine les ­curieux. Leur pouvoir de sublimation du livre papier et de son avenir échauffent les esprits. Mais personne alors ne parie sur ces tablettes trop grandes, trop lourdes, trop ­chères. Les pionniers sombrent avec la bulle Internet.

Mars 2009. Le livre électronique joue le phénix. Le Salon du livre remet le couvert en consacrant 1 200 m2 aux « Lectures de dem@in » (1). Depuis un an et demi, l’engouement est revenu via le Kindle, la « liseuse » blanc ivoire du libraire en ligne Amazon. « Le succès du ebook est lié à la volonté d’Amazon de se positionner sur le marché et de choisir un modèle économique comme Apple et iTunes avec un prix de vente du livre ­numérique à 9,99 dollars », analyse Emmanuel Benoît chez Jouve, imprimeur qui s’est très tôt diversifié dans l’édition électronique et qui a racheté la société new-yorkaise Publishing Dimensions spécialisée dans le ­contenu multimédia. Depuis novembre 2007, Amazon aurait ainsi écoulé un demi-million d’exemplaires du Kindle sur le marché américain.

Depuis leurs premiers pas, les ebooks ont fait leur révolution. Finis les écrans LCD rétroéclairés qui agressaient l’œil. La plupart intègrent l’encre électronique, un procédé d’affichage inventé au Massachusetts Institute of Technology, à Boston. Le rendu, impressionnant, donne à l’écran l’apparence de la feuille imprimée sans consommer la moindre énergie. Les ebooks, de la taille d’un livre de poche, se sont affinés. Le Kindle 2 lancé début février s’avère encore plus mince, plus léger (289 grammes), plus glouton avec un stockage potentiel de 1 500 livres. L’appareil, doté d’un clavier, autorise la prise de notes. Une connexion sans fil au réseau de téléphonie 3G permet d’aller en ligne et de télécharger en soixante secondes l’un des 250 000 titres, mais aussi d’aller sur des blogs, avoir l’édition de journaux (The New York Times ou Time)ou même de chercher un mot sur le Web. Summum  : la tablette peut lire un texte à haute voix, avec le choix entre une version féminine ou masculine. Cette ­dernière fonctionnalité, qui leur paraît menacer les livres audio, a hérissé le poil des éditeurs et du syndicat des écrivains américains. Amazon justifie qu’« aucune copie n’est faite ».

La frénésie ebook n’a pas ­encore saisi le lecteur français, qui n’a d’ailleurs pas accès au Kindle. Vendu depuis 2006, le Sony Reader PRS-505 (le PRS 700, à écran tactile, vient de débouler aux Etats-Unis) peut être acheté à la Fnac depuis octobre à 299 euros. Assez élégant, léger (260 grammes), il stocke jusqu’à 160 romans et offre une durée de lecture de 6 800 pages. Mais il ne permet pas d’annoter et n’est pas communicant. « Des lecteurs qui croyaient ne pas pouvoir un jour se passer de livres ont été agréablement surpris par le confort de lecture », vante le directeur général de Sony France, Philippe Citroën. Près de 6 000 Readers ont trouvé preneur, un chiffre modeste mais à l’aune d’un marché émergent. « Nous sommes en phase de test, défend Philippe Citroën. L’expérience nous a confortés dans la vision qu’un marché se développe. »

Plus diserte sur sa diffusion, la petite société française Bookeen affiche 10 000 exemplaires vendus en Europe depuis qu’elle a étrenné son Cybook Gen 3, fin octobre 2007 (à partir de 280 euros). L’arrivée du Sony Reader en France a boosté un peu le descendant de l’appareil exhibé par Cytale au Salon du livre en 2000. Le frémissement du marché est rempli… de promesses. « En France, il existe un attentisme par rapport au numérique, on se demande encore si ça va marcher. Aux Etats-Unis, la question ne se pose plus  : ça marche », estime Michaël Dahan, cofondateur de Bookeen.

Une avalanche d’ebooks s’annonce. La semaine dernière au CeBit, le salon des hautes technologies de Hanovre, des prototypes du Bebook (adaptation du chinois Jinke par le néer­landais Endless Ideas) ou du ­eSlick (de l’américain Foxit), ont été présentés. Les acteurs attendent avec impatience le lancement prévu pour 2009 de lecteurs conçus par le géant américain de l’édition Hearst, par le Japonais Samsung ou par le néerlandais Polymer Vision.

Mais ces machines dédiées à la lecture ne sont-elles pas déjà dépassées  ? Voilà que de plus petits objets nomades et des opérateurs téléphoniques prétendent faire lire. SFR et Orange ont lancé des expérimentations dans cette direction. Amazon vient d’annoncer que sa librairie de titres numériques était téléchargeable sur les téléphones portables et sur les baladeurs numériques iPhone et iPod Touch d’Apple. Ainsi, vous attaquez la Femme et le pantin de Pierre Louys sur le Kindle et, impatient, vous poursuivez votre lecture sur votre iPhone dans une queue de supermarché. Les « terminaux » potentiels ne manquent pas, quand ce n’est plus que le texte qui prime.

Mars 2054. Salon de l’hyperbook. La cinquième génération du eText tient la vedette. Lointain héritier des tablettes du début du siècle, il permet de lire les derniers romans interactifs édités exclusivement en ligne, tous les quotidiens de la planète et d’interagir visuellement avec un écrivain. « Il semble inévitable que des tablettes de lecture améliorées, peut-être sous la forme de rouleaux d’une ­unique page d’ePaper, se subs­tituent tôt ou tard à ce que nous appelons aujourd’hui livre, avance ­Lorenzo Soccavo, prospectiviste de l’édition. L’humanité passerait ainsi des rouleaux de papyrus aux rouleaux… d’ePaper réinscriptible et communicant. » (2) Mais l’effervescence du numérique est encore loin de nous dire sur quoi nous lirons demain. Et quoi donc  ? « La textualité électronique sera-t-elle un nouveau et monstrueux Livre de sable, dont le nombre de ­pages était infini, que personne ne pouvait lire et qui dut être enterré dans les magasins de la Biblio­thèque nationale de la rue de Mexico  ? », se demande Roger Chartier, historien du livre, en référence à Borges (3). Il poursuit  : « Ou bien, permettra-t-elle, grâce aux promesses qu’elle offre, d’enrichir le dialogue que chaque livre engage avec son lecteur  ? Je ne sais. Qui le sait  ? »

(1) Rens.  : Salondulivreparis.com. Jusqu’au 17 mars.
(2) Lire aussi son analyse ici.
(3) Qu’est-ce qu’un livre aujourd’hui  ? Les Cahiers de la librairie, N°7, janvier 2009. Numérique

Paru dans Libération du 13 mars 2009



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