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jeudi 4 mars 2010 14:05

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De la salle au DVD, le raccourci d’« Alice »

par Bruno Icher

tags : Disney , chronologie des médias

DR

Personne ne mesure pour l’instant les conséquences de la décision de Disney d’avancer de cinq semaines la sortie du DVD d’Alice au pays des merveilles de Tim Burton. Dans plusieurs pays, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, le film sera accessible en DVD et en VOD (vidéo à la demande) douze semaines après son lancement en salles, et non dix-sept comme c’est le cas pour la quasi-totalité des productions de cette ampleur. Ce ne sera évidemment pas le cas en France, qui reste le seul pays au monde pour lequel la chronologie des médias fait l’objet d’une loi. Alice débarquera donc sur les écrans français le 24 mars puis prendra place dans les rayons DVD aux alentours de la fin juillet.

Partout ailleurs, une vaste redistribution des cartes se prépare avec bras de fer à gogo et autres manœuvres d’intimidation dont Alice a été un premier épisode riche en rebondissements. Car, pour en arriver à ces fameuses douze semaines, il a fallu que Disney calme les fureurs des propriétaires de salles obligés de se priver de cinq semaines d’exploitation alors même qu’ils investissent lourdement dans la numérisation de leurs salles. La fronde menée par la chaîne britannique Odeon, bientôt rejointe par l’un des géants des multiplexes américains, AMC, possédait un argument de poids : la menace d’un boycott du film de Burton sur leurs réseaux. Les tractations en coulisse ont permis à Disney non seulement d’avoir gain de cause mais aussi de s’offrir une avant-première mondiale à Londres en temps et en heure, avec smokings, robes longues, le Prince Charles et sa ravissante épouse Camilla, le tout dans la grande salle Odeon de Leicester Square.

La colère ne s’est pas éteinte, notamment en Belgique et aux Pays-Bas. Mais, dès vendredi, alors que les premières critiques du film, pour la plupart très favorables, déferlaient sur la Toile, le réseau américain AMC renonçait à boycotter le film de Tim Burton. « Alice a l’air génial et le film promet d’être le prochain blockbuster 3D, affirmait le grand patron Gerry Lopez samedi dans Hollywood Reporter. À mesure que les modèles économiques évoluent pour les exploitants aussi bien que pour les distributeurs comme Disney, il semble cohérent de saisir toutes les opportunités afin de pouvoir investir dans les technologies que réclament nos clients. » Autrement dit, Disney a mis la main au portefeuille pour compenser le manque à gagner.

S’il est peu probable que la nature de cette compensation soit un jour rendue publique, Disney ne manque pas de moyens pour convaincre, notamment une baisse du taux de location des copies. Même si Bob Iger, le grand patron de Disney, a promis que cette initiative serait « une exception », on peut en douter. Cette réduction de l’exploitation en salles est dans l’air du temps.

Warner, engagé dans un processus coûteux de sorties de films en 3D (le Choc des titans en avril, Harry Potter 7 en novembre) y songerait sérieusement. Il y a quelques mois, Paramount avait tenté le coup avec GI Joe, de même que Columbia avec Tempête de boulettes géantes, mais l’un et l’autre avaient évoqué la sortie anticipée du DVD alors que le film était déjà à l’affiche, provoquant son retrait immédiat chez certains exploitants. Disney, lui, l’annonce avant la sortie du film, ce qui ressemble bien aux méthodes radicales de son dirigeant.

À son arrivée à la tête de l’empire Mickey, Iger avait pris soin de renouveler une grande partie de la direction, choisissant des jeunes loups pour la plupart issus de l’industrie de la vidéo et non de la branche cinéma. Aujourd’hui, les exploitants craignent de voir les autres majors s’engouffrer dans la brèche, même s’ils n’en parlent pas facilement. Sous couvert d’anonymat, un de ces professionnels français y voit « une politique des distributeurs qui consiste à faire de l’argent le plus vite possible en cumulant les sorties des films 3D et DVD ». Deux facteurs plaident en ce sens. D’une part les factures de plus en plus extravagantes liées aux campagnes de promotion. Pour Avatar, le chiffre de 200 millions de dollars (147 millions d’euros) a été plusieurs fois évoqué pour un budget de 300 millions pour le film. Ce ratio, s’il devient la norme, inciterait logiquement les distributeurs à profiter de la notoriété du film pour son édition DVD surtout si, et c’est le second point, que personne ne sait quels résultats peut espérer un marché « classique » en 2D de films distribués en salles en 3D. Pour l’instant, Avatar est donc la seule référence disponible.

À la Fox, son producteur, on veut y voir une expérience riche en enseignements. « Sur les 14 millions de spectateurs français, environ 10,5 millions l’ont vu en 3D alors que la moitié seulement des écrans qui le projetaient étaient équipés, se réjouit Frédéric Monnereau, directeur commercial de la Fox en France. Ce succès a remis la salle de cinéma au centre de la vie d’un film. La sortie est donc, plus que jamais, déterminante et on commence à en mesurer les conséquences. Les projets se multiplient et même ceux qui n’y croyaient pas, comme UGC qui ne souhaitait pas s’équiper en technologies 3D, modifient leur stratégie. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. »

Pour Jean-Yves Mirski, délégué général du Syndicat de l’édition vidéo et numérique, il n’y a pas lieu de s’affoler face aux tentatives de Disney et autres distributeurs. « C’est une période où quelques paramètres peuvent évoluer mais aucun studio, aucun distributeur ne prendra le risque d’endommager la sortie en salles qui reste la seule jauge de la vie d’un film. Il n’existe aucun exemple de DVD dont le succès aurait rattrapé l’échec d’un film. Il est donc probable que l’histoire d’Alice préfigure la demande de flexibilité formulée par les grands studios qui cherchent de nouveaux modèles économiques au coup par coup, presque film par film. Je me souviens par exemple que le Pôle express, le film de Zemeckis, était sorti pendant la période de Noël et que le DVD, au lieu de sortir quatre mois plus tard, avait attendu une année entière pour bénéficier une seconde fois du marché de fin d’année. » Si cette hypothèse est la bonne, la France, avec ses dispositions légales, serait une fois encore à ranger dans la catégorie des exceptions.

Paru dans Libération du 3 mars 2010

Sur le même sujet :

Les exploitants veulent une « Alice » plus salles


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