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vendredi 18 septembre 2009 11:45

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Del Toro : « Le beau vampire me fatigue »

Entretien avec Guillermo Del Toro, co-auteur d’un roman fantastique, la Lignée, avec Chuck Hogan.

par Frédérique Roussel

tags : fantastique , livre , vampire

Guillermo Del Toro en 2008 avec les monstres de Hellboy 2 - Photo REUTERS/Hector Mata

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« La Lignée » répand virus et zombies dans un New York horrifique.

A 44 ans, Guillermo Del Toro fait une incursion dans le roman par un quatre mains avec l’auteur américain de thriller Chuck Hogan. Le réalisateur mexicain, qui vit en Nouvelle-Zélande depuis dix mois pour adapter Bilbo le Hobbit de J.R.R. Tolkien, était à Londres en juin pour parler de son roman la  Lignée.

D’où est venue l’idée de la Lignée  ?
En regardant des épisodes de The Wire à la télévision. J’aime la manière dont cette série traite du bien et du mal dans une société bureaucratique. J’ai imaginé un thriller sur une pandémie vampirique avec des personnages qui ne sont pas de grands héros, et que la bureaucratie et la corruption écrasent. Le premier tome traite d’anatomie, le deuxième tournera autour de la spiritualité et le troisième sera religieux avec, sur toute la trilogie, une réinvention du mythe du vampire.

Pourquoi collaborer avec Chuck ­Hogan  ?
Il existe une efficacité américaine dans la narration qui me fait défaut. J’ai contacté Chuck Hogan dont j’ai adoré le Prince des braqueurs et The Blood Artists. Nous avons écrit le roman sans signer de contrat, seulement sur une poignée de mains. Nous travaillons par mail, une méthode à laquelle je suis habitué puisque je coécris la plupart de mes films. Dans le cas d’un roman, c’est plus confortable  ! Pas de censure, pas de problème de budget, pas de contrainte de temps. Si je veux écrire tout un chapitre sur un garçon assis à une fenêtre, personne ne sera là pour me dire « il faut couper » ou « tu ennuies le public ».

Pourquoi écrire sur les vampires  ?
Il existe deux figures du vampire dans la littérature occidentale depuis Polidori et son Vampire, en 1819. Celle du dandy à la Byron, beau et romantique, et celle de la créature terrifiante, ni morte ni vivante, qui suce le sang des humains. Le second modèle a été un peu éclipsé ces quinze dernières années. Grand lecteur de littérature d’horreur, je n’ai jamais vu un seul roman qui traite dans les détails de l’anatomie et de la physiologie des vampires. J’ai tenté d’explorer cet aspect dans mes films Cronos et Blade 2. Mais je me suis senti insatisfait.

Quel est votre type  ?
J’ai essayé de récupérer le vampire le plus sauvage du folklore d’Europe de l’Est. Dans la mythologie polonaise, par exemple, le vampire a un dard dans la bouche à la place des dents, comme une abeille. Je l’avais lu dans mon enfance, et je l’ai repris. Ou des croyances moins connues, comme les différents moyens de s’en protéger, l’argent, le sang mélangé au pain, etc. Petit à petit, notre trilogie explore tout ce folklore. Nous y rajoutons l’aspect biologique comme un moyen supplémentaire d’y croire encore. Expliquer le fonctionnement des vampires leur confère une véracité supplémentaire. Je décris leurs organes, de quelle couleur est leur sang, ce qui arrive à leurs organes génitaux, à leur cœur… Je suis obsédé par la biologie depuis toujours. Mon père possédait une encyclopédie de médecine et je suis devenu un hypocondriaque professionnel. A 7 ans, je croyais que j’avais des vers dans la tête…

Avez-vous lu beaucoup du genre  ?
Depuis ma plus tendre enfance à Guadalajara au Mexique. Je lisais dans mon lit et continuais sous les couvertures quand il fallait éteindre la lumière. J’ai arrêté de lire au lit, c’est une mauvaise habitude. On s’endort, on perd le fil. Je n’aime pas ça. Aujourd’hui, j’ai une maison à Los Angeles dédiée aux livres que j’ai accumulés toute ma vie. Elle est aménagée avec des recoins, des lampes, des glaces… et j’aime lire là. Elle est organisée en bibliothèques  : une pour l’horreur, une pour les contes de fées, une autre pour les comics, etc. La partie dédiée à l’horreur regorge d’ouvrages sur les vampires, à la fois des traités et des ouvrages de fiction. J’en ai lu beaucoup depuis les années 80, mais moins récemment parce que les vampires romantiques me fatiguent. La tyrannie de la jeunesse et de la beauté est suffisamment ennuyeuse dans le monde réel pour que je n’aie pas envie de la retrouver dans des romans.

Croyez-vous aux vampires  ?
Non. Mais eux ils y croient. L’imagination collective croit aux dragons, mais ils n’existent pas physiquement. Ils existent parce que tout l’héritage imaginaire du monde est aussi important qu’un foutu morceau de squelette. Je crois que tout notre monde intérieur est aussi réel que notre monde extérieur.

Votre roman se situe dans deux ­endroits tragiques de l’histoire, à Treblinka et au sous-sol des Twin Towers, pourquoi  ?
Nous avons pensé dès le début à des nidifications de vampires, sensibles aux lieux de tragédie et de douleur. C’est dans leur origine et la raison en est donnée dans le troisième tome. Je voulais montrer que, à côté des crimes commis par les vampires, il y a des humains aussi brutaux, voire plus.

Le mal absolu apparaît incarné par l’homme d’affaires Eldritch Palmer, plutôt que par les vampires…
Le mal vient toujours du choix. Idem pour le bien. Si vous faites le bien sur demande, alors allez vous faire voir. Si vous faites le bien alors qu’on veut vous en empêcher, c’est mieux. C’est un choix. Les choix sont ce qui nous font. Vous pouvez trouver adorable un ours polaire. Si cet ours polaire tue un esquimau, il reste beau. C’est horrible à voir, mais ce n’est pas le mal. L’ours polaire n’a pas le choix. Ni le vampire.

Pourquoi cette résurgence, ou plutôt cette mode, aujourd’hui  ?
Les vampires ont toujours existé. Rêver aux événements de notre vie est mortellement ennuyeux. Rêver de monter dans une voiture, d’aller au supermarché, etc., c’est assommant. Mais rêver de voler ou de tomber, c’est fantastique. Les aborigènes d’Australie pensent qu’il existe deux temps  : le temps réel et le temps du rêve. Les vampires font partie du temps du rêve collectif. Nous avons besoin d’eux pour nous comprendre nous-mêmes, pour y voir notre humanité ou notre inhumanité. Cette mode vient, selon moi, du fait que nous nous ennuyons à mort avec ce reality show qu’est notre vie matérialiste. L’existentialisme est aujourd’hui prépackagé sur un iPod. Nous vivons dans un monde où la rébellion s’achète en magasin. Tout est devenu complètement banal.*

Votre livre préféré sur le sujet  ?
Le Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires écrit en 1746 par un frère, Dom Augustin Calmet. Je l’ai lu à 7 ans, et il m’a impressionné par son aridité factuelle. Quelque chose présenté comme réel a un poids différent. J’aime aussi le Polidori, ou Je suis une légende de Matheson… Je ne suis pas du tout attiré par la saga de Stephenie Meyer. J’essaie de ne pas lire par obligation  ! De beaux vampires ne me parlent pas. Comme les mannequins dans les magazines et à la télévision… Pourquoi devrais-je en plus me coltiner de belles personnes dans mes histoires de vampire  ? Parle-moi d’une fille plutôt vilaine, qui rencontre un enfant vampire laid et décomposé, je suis là. Tu me parles d’une belle jeune fille américaine qui tombe amoureuse d’un beau vampire végétarien, ça ne m’attire pas. Je hais la perfection. Et je hais l’idée de perfection. Nous ne nous permettons pas aux uns et aux autres d’être imparfaits aujourd’hui. Cette obsession incroyable pour la pureté, la perfection  ! Mon corps est un parc d’attractions et pas un temple. Je vais au temple pour prier, je n’ai pas envie de prier dans mon propre corps. J’ai envie d’avoir du plaisir. Et c’est moi qui décide.

Paru dans Libération du 17 septembre 2009


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