Demy en entier
DVD. Après moult péripéties, un coffret rassemblant l’intégralité de l’œuvre du réalisateur sort enfin.
par Gérard Lefort
tags : cinéma d’auteur , cinéphilie
Jacques Demy sur le tournage des Demoiselles de Rochefort en 1966. Photo Agnès Varda
Intégrale. Jacques Demy en 12 DVD. (Arte Video/Ciné Tamaris) 99€.
Qu’on puisse enfin voir tous les films de Jacques Demy dont certains, fameux ou rares, étaient totalement invisibles pour des motifs complexes, est la preuve que la fée des Lilas, marraine de tous les cinéphiles, a bien fait son boulot. Mais la sensation est surtout esthétique : tout Demy en DVD, c’est Demy dans la Pléiade. Ce qui permet d’expérimenter que Demy a bel et bien réalisé le programme qu’il se fixait en 1964 : « Mon idée est de faire 50 films qui seront tous liés les uns aux autres, dont les sens s’éclaireront mutuellement à travers des personnages communs. » Demy n’a pas tourné 50 films, mais 14 (et 7 courts métrages) qui sont comme les 21 tomes d’une Comédie humaine. Autrement dit par lui : « Tout le monde a le droit de rêver et j’ai retrouvé tout le monde. » A la façon de Schnitzler filmé par Ophüls, au film des films, c’est la ronde des prénoms et des noms tous sexes emmêlés (Michel, Lola, Frankie, Geneviève, Roland, Edith, François...), tous princes et princesses transgenre au terminus des passions, heureuses ou maudites. « Amour, je t’aime tant », refrain dans Peau d’âne, serait la ritournelle idéale pour tous les autres films, comme un vertige (de l’amour) nous faisant sauter d’un manège à l’autre, son manège à lui, qui nous fait tourner la tête. Et cela, quel que soit le résultat : sans faute pour la plupart des films, Demy-réussite ou échec presque complet dans certain cas (Parking !). Ce qui est d’autant plus véniel que l’inachèvement est un des motifs majeurs de l’œuvre. On se croise, on se prend, on se lâche, on se perd. Pas de quoi en faire un drame, plutôt un opéra populaire. Quand, sur le tournage d’Une chambre en ville (1982), Demy confiait qu’il ne veut pas faire un film politique, il faut l’entendre. Car si Une chambre en ville est bien son film-manifeste le plus engagé, Demy y fait de la lutte des classes un pas de deux érotique et révolutionnaire unissant la fille d’aristo et le prolo dans une commune détestation du summum de l’ennui : la bourgeoisie. On a souvent dit son cinéma enchantant, enchanté. C’est bien trouvé : Demy est comme le petit garçon de l’Enfant et les Sortilèges de Ravel : grognon devant les devoirs, médusé quand son imagination, folle du logis, anime les objets, les animaux, les fleurs, fait parler les humains comme ils ne parlent jamais, en chansons, mais pas le dernier à sauter dans le sabbat et attiser la braise. On ne naît pas enfant, on le devient. Paru dans Libération du 14 novembre 2008
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