mercredi 29 octobre 2008 10:55
Depardon, l’opéra des champs
Foin. Le documentariste se réconcilie en majesté avec ses racines paysannes.
par Didier Péron
tag : documentaire
Un couple d’agriculteurs dans les Cévennes. Photo Ad Vitam. Raymond Depardon
La Vie moderne, de Raymond Depardon. 1h30.
Il aura fallu dix ans d’hésitations, de volonté de filmer et de honte à le faire pour que Raymond Depardon parvienne à concentrer tous les sucs, ceux confus de la mémoire, ceux précis de la sensation vive, pour aboutir à la Vie moderne, qui a la splendeur sereine des œuvres de la maturité. Ce documentaire clôt en un sens une trilogie au titre générique (Profils paysans) entamée en 2001 avec l’Approche, poursuivie en 2005 avec le Quotidien. L’un et l’autre –tournés en 16 mm dans les régions de moyenne montagne, entre Haute-Loire, Lozère et Ardèche– décrivaient le sort d’éleveurs et agriculteurs confrontés aux métamorphoses radicales touchant leurs métiers : campagne peu à peu désertée, champs et pâturages transformés en musée du paysage, fermes devenues résidences pour citadins en mal de bon air rustique. C’est la fin du monde paysan, dont Murat chantait, dans Terre de France, la « rumeur errante », venue de loin et recouvrant les anciens cycles virgiliens des cendres d’un siècle entièrement technique. Autant ces deux précédents opus pouvaient paraître dépressifs, autant la Vie Moderne, qui pourtant enfonce partiellement ce même clou élégiaque, filmé en scope, est chargé d’entrée de jeu d’une grandeur inédite. Sculptés dans le bois des journées vénérables, patinés par les saisons virulentes, neige en hiver, rôtissoire en été, les personnages apparaissent tels les figures d’un retable d’église. Cette fois, plus besoin de se cacher derrière la caméra ni de se déguiser en observateur invisible, Depardon est présent dans son film : il commente en voix off le projet, cette façon qu’ils ont eu, lui et sa compagne, l’ingénieure du son et productrice Claudine Nougaret, de visiter les fermes d’abord en étranger, puis en amis. On l’entend poser les questions à des interlocuteurs souvent assis sans façon à la table de la cuisine devant un bol de café, on le voit même fugitivement de dos lors d’une rencontre à 6 heures du matin, juste avant la traite des dernières vaches. Cette inscription franche du cinéaste signe aussi l’aspect profondément sentimental et autobiographique du film, puisque Depardon est né dans une ferme de parents paysans et qu’il est monté à Paris dès l’âge de 16 ans pour y devenir photographe. « Je me suis libéré de ce poids, qui était un peu une revanche, un regret de ne pas avoir filmé mon père : quand j’ai voulu le filmer, il n’était plus là », dit le cinéaste dans le long entretien accordé aux Cahiers du cinéma (n°638). La légèreté du dispositif de tournage, rendue possible par la nouvelle caméra conçue par Jean-Pierre Beauviala, la Pénélope, permet de capter idéalement la densité matérielle et temporelle de ces confins, où des générations se sont succédé sur une aire réduite qui pourtant n’exclut ni la profondeur de champs ni le sentiment qu’il y a encore des chemins nouveaux à parcourir. Le dernier plan atteint ce sublime que l’on croyait seul possible quand il était le fait de génies étrangers arpentant leur territoire propre, l’Iran de Kiarostami, le Taïwan de Hou-hsiao Hsien ou l’Amérique de Gus Van Sant. La France, avec ce film, est un peu moins pauvre. Paru dans Libération du 29 octobre 2008
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