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mercredi 7 septembre 2011 16:43

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Dérapages racistes en ligne : la Suède se passe de commentaire

par Anne-Françoise Hivert

tags : journalisme , censure , Suède

Le tabloïd Expressen. Puis le grand quotidien Dagens Nyheter, le 29 août. Le journal Aftonbladet, le lendemain. Ce pourrait n’être qu’une coïncidence, mais en deux jours, trois des plus grands journaux suédois ont annoncé qu’ils allaient limiter les commentaires sur leurs sites internet. Trop d’injures, de propos racistes et de débordements en tout genre. Les internautes crient à la « censure », dénoncent la victoire du « politiquement correct » et des pratiques « dignes d’une dictature ». Les rédacteurs en chef se défendent, affirmant qu’ils ne font qu’assumer leur « responsabilité » d’éditeurs. Ils n’avaient « plus le choix », estime Ola Sigvardsson, pressombudsman, la médiatrice de la presse, une fonction officielle en Suède.

Depuis cinq ou six ans, dit-il, « le ton employé sur les forums de discussion est de plus en plus agressif ». Dans un rapport remis au ministère de l’Intégration mi-août, le Forum sur l’histoire vivante, un observatoire de la démocratie en Suède, constate une « augmentation radicale » de la haine et du racisme sur Internet. « On se retrouve sans arrêt avec des discussions sur la politique d’intégration, même quand les articles parlent de la météo », déplore le rédacteur en chef d’Expressen, Thomas Mattson.

Jusqu’à présent, son journal, qui sous-traite la surveillance de ses forums de discussion, se contentait de pratiquer la modération a posteriori, en éliminant les messages dérangeants après leur publication. Désormais, leur contenu sera contrôlé avant d’être mis en ligne. Avec pour conséquence un transfert de responsabilité. « Selon la loi, je serai désormais juridiquement responsable de ce qui sera publié sur le site, et non les auteurs des commentaires, comme c’était le cas avant », explique Thomas Mattson.

Le journal Aftonbladet a choisi une autre méthode, exigeant de ses lecteurs qu’ils s’identifient via leur compte Facebook avant de pouvoir poster des commentaires sur le site du quotidien. Son rédacteur en chef, Jan Helin, résume : « En tant que lecteur, vous pourrez continuer à penser ce que vous voulez. Mais en tant que distributeur, je veux que vous assumiez la responsabilité de ce que vous pensez. » Dagens Nyheter, qui vient de supprimer temporairement toute possibilité de réagir à un article, prévoit de mettre en place un système similaire à l’automne.

Selon une enquête réalisée par le magazine Medievärlden, 40% des journaux suédois ont déjà limité l’accès à leurs forums de discussion. Un quart s’apprête à le faire. Beaucoup ont pris cette décision après les élections législatives, à l’automne 2010, consternés par le ton du débat sur Internet. La tuerie en Norvège et les discussions qui ont suivi, sur le rôle des médias sociaux et des forums de discussion, n’ont fait que renforcer leurs convictions.

Les internautes sont scandalisés : « L’ambassade de Chine à Stockholm a-t-elle envoyé ses félicitations à Thomas Mattson ? » interroge Hazgourd, sur le blog du patron d’Expressen. Celui-ci s’insurge : « Pouvoir commenter un article sur le site internet d’un journal n’est pas un droit démocratique. » Cependant, comme ses collègues, il semble mal à l’aise, reconnaissant avancer à l’aveuglette : « Tout cela est très nouveau, il faut du temps pour trouver des solutions. » Aftonbladet promet ainsi que les victimes de violence ou d’injustice pourront continuer à témoigner anonymement, sur des forums spécifiques.

Mais certains parlent déjà d’un « échec majeur » pour les médias traditionnels, qui n’auraient jamais pris au sérieux les forums de discussion, n’y voyant qu’un moyen d’augmenter le trafic sur leurs sites web et d’attirer des annonceurs. Le journaliste Mikael Zackrisson, chargé du développement du site de la radio publique SR, évoque une cour de récréation, où les enfants auraient été laissés sans surveillance, livrés à eux-mêmes. Qu’on ne s’étonne pas ensuite des dérapages. Pour lui, la solution est simple, il faut engager le débat avec les internautes. « C’est facile à dire, mais la réalité, c’est que nous travaillons avec de moins en moins de ressources et que nos journalistes ne peuvent pas être en permanence devant leurs ordinateurs pour répondre aux commentaires », remarque Thomas Mattson. Il promet que son journal fera des efforts à l’avenir. Mais avec quels résultats ? Selon Daniel Poohl, rédacteur en chef du magazine antiraciste Expo : « Ce n’est pas parce qu’on va se mettre à débattre avec les auteurs de commentaires racistes que ceux-ci vont tout à coup changer d’opinion. Ils iront simplement ailleurs. »

Paru dans Libération le mardi 6 septembre 2011.


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