mercredi 7 janvier 2009 12:11
Déroutes à deux voies
Nomades. Balisé par Ulrich Seidl, les trajectoires croisées d’une infirmière bimbo et d’un vigile fauché entre Autriche et Ukraine.
par Didier Péron
DR
Import/Export, d’Ulrich Seidl, avec Ekateryna Rak, Paul Hoffman, Michael Thomas, Maria Hofstätter... 2h15.
« Un des sujets les plus fertiles du cinéma européen contemporain est la désolation de la vie européenne contemporaine », écrivaient, dans leur journal cannois en 2007, les deux éminents critiques du New York Times A.O. Scott et Manohla Dargis après la projection clivante de Import/Export de l’Autrichien Ulrich Seidl. Le film avait fait s’étrangler les festivaliers qui, pour une bonne partie, avaient rejeté cette évocation cruelle, manipulatrice, complaisante et grandiose du double parcours d’Olga et de Paul, l’infirmière ukrainienne et le bad-boy autrichien ; l’une s’exilant en Autriche dans l’espoir d’une vie meilleure, l’autre faisant route vers l’Est pour fuir tous les types à qui il a taxé du fric. Import/Export n’a eu aucun prix et il a fallu attendre deux ans avant qu’un distributeur (Solaris) ne prenne son courage à deux mains pour affronter l’opprobre moraliste qui sanctionne chaque nouvelle œuvre de ce cinéaste formé chez les jésuites. Une rétrospective lui sera d’ailleurs consacrée en mars. Né à Vienne en 1952, Seidl a suivi les cours de l’école de cinéma de la ville avant de signer ses premiers essais documentaires au début des années 80. Il faut attendre 1990 pour le voir mener à bien un premier long métrage documentaire, Good News, sur les vendeurs de journaux à la criée, la plupart d’origine pakistanaise, qui sillonnent la capitale autrichienne. Suivront, notamment, Loss Is to Be Expected (1992), Models (1999), Jesus, You Know (2003). Tous annulent le partage entre réalité prise sur le vif et travail de (dé)composition ; tous font défiler des personnages hors normes –« monstres » hilares, fous logorrhéiques, losers cabossés, femmes détruites par les excès, machos déformés par l’outrance de leurs postures de toute-puissance, mystiques hallucinés, zoophiles...– que Seidl regarde avec un œil de photographe fortement influencé par l’art de la mise à nu douloureuse chez Diane Arbus ou Nan Goldin.
Mais, à la différence de ces deux jusqu’au-boutistes qui ont prélevé la violence de leurs clichés à même la chair de leur existence traumatisée, Seidl provoque le malaise parce qu’il semble se tenir à distance de ceux qu’il met en scène. D’où une persistante réputation de misanthrope, dont il se défend à longueur d’interviews, plaidant pour une sorte de réalisme démaquillé : « Je pense qu’il y a une limite à trouver pour que le spectateur, même s’il a envie de regarder ailleurs, continue à regarder l’écran », dit-il dans un entretien au Positif de ce mois-ci dans lequel il explique qu’il a mis deux ans pour tourner Import/Export avec, comme guide de travail, un scénario achevé, mais qu’il a continuellement modifié en cours de route en fonction des rencontres avec les non-professionnels qu’il souhaitait intégrer à l’intrigue. Le vigile tatoué Paul (Paul Hoffman) et l’infirmière bimbo blonde Olga (Ekaterina Rak) ne se croiseront jamais au cours d’un récit qui fait résonner, ou rimer, les étapes de leurs apprentissages respectifs comme une variation parallèle sur les mêmes thèmes de l’humiliation totale et de la dignité résiduelle. Dès les premières séquences, Olga se retrouve nue devant une webcam, employée d’un site porno dont les clients (majoritairement allemands) lui dictent les postures qu’ils attendent d’elle. Paul subit un entraînement violent pour intégrer un poste de gardien de nuit et finit par être déshabillé et ridiculisé par une bande de jeunes turcs éméchés. Plus tard, Olga, passée à l’Ouest, travaille dans un service de gériatrie tandis que Paul part livrer des distributeurs de bonbons et des machines à sous dans les endroits les plus improbables et venteux de l’ex-bloc communiste. Epaulé par le grand chef opérateur américain Ed Lachman (Ken Park, I’m Not There...), Seidl ne ménage pas sa peine pour trouver, partout où se porte son acuité avide, des gisements de situations grotesques, absurdes ou intolérables. Aussi bien sous le discours aseptisé d’un instructeur de l’ANPE autrichienne devant une assistance de chômeurs désabusés que derrière la porte d’un hôtel ukrainien où une prostituée tremblante aboie sur commande. Le dépotoir, au pied des tours de la cité délabrée tenue par des gitans, et la chambre d’un enfant viennois, où s’entassent les jouets inutiles, communiquent par les galeries mystérieusement éclairées que le cinéaste creuse entre les mondes. L’enfer à nos portes, à portée de main. Paru dans Libération du 7 janvier 2009
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