lundi 3 mars 2008 16:35
« De nouvelles lois ne changeront rien au piratage »
par Astrid Girardeau
tags : p2p , téléchargement , interview , piratage , bittorrent
DR
Chaque jour, sur le site TorrentFreak, Ernesto et sa petite équipe, parlent aussi bien d’une nouvelle fonctionnalité de Mininova que de l’opinion d’un artiste sur le partage de fichiers. Avec 45 000 abonnés à son flux RSS, le site est devenu en deux ans une référence sur l’actualité des sites BitTorrent, du p2p, et, au-delà, sur tout ce qui touche au téléchargement et au partage de fichiers en ligne. Comme les suédois de The Pirate Bay, dont il est l’un des relais médiatiques, Ernesto se défend de faire l’apologie du piratage, tout en publiant, chaque semaine, le top des DVDrips les plus téléchargés sur BitTorrent. Son discours est proche de celui de Matt Mason (Le dilemme du pirate), et de The Swedish model, récemment créé, selon qui le piratage montre les limites du modèle économique actuel de l’industrie du divertissement, tout en ouvrant de nouvelles possibilités. Entretien. Quand et comment a été créé TorrentFreak ?
En deux ans, TorrentFreak est devenu une référence sur l’actualité du p2p. Etes-vous surpris ?
Vous dites « avoir une opinion favorable sur le partage de fichiers en général ». Et sur le droit d’auteur ?
Depuis le début d’Internet, que pensez-vous de l’évolution des questions sur le partage de fichiers et les droits d’auteur ?
Une étude récente a montré que les gens qui téléchargent des chansons n’achètent pas moins de CD . Au lieu de ça, ils découvrent de la musique qu’ils n’auraient pas écouté autrement, et ils achètent plus de CD que les gens qui ne téléchargent pas. En plus, des recherches continuent de montrer que les artistes les moins populaires profitent du piratage, tout simplement parce qu’il permet aux gens d’écouter de nouvelles musiques. L’industrie du divertissement, au lieu de se battre avec ses clients, devrait apprendre à se servir des technologies pour rivaliser avec le piratage. La montée du téléchargement illégal est un signe. Il montre que les clients veulent quelque chose qui n’est pas disponible autrement. C’est plus une question de disponibilité que de gratuité. La position des différents acteurs (majors, IFPI, RIAA, etc) évolue-t-elle ?
La principale raison pour laquelle ces sociétés hésitent à aller sur le net, c’est qu’ils basent la majeure partie de leurs revenus sur quelque chose que le public peut faire aujourd’hui : la distribution. Ils essaient de préserver des business models dépassés car c’est ainsi qu’ils gagnent leur argent. Je ne dis pas que tout le monde devrait tout pirater, mais je suggère que le cinéma et l’industrie du cinéma proposent leurs contenus en ligne à des tarifs raisonnables. Internet et les technologies de partage de fichiers rendent possibles la production (des copies) et la disparition des coûts de distribution, pourtant les prix ne changent pas. Pourquoi ? Parce qu’ils s’accrochent à leurs vieux modèles. Donc, est-ce que le partage de contenus protégés doit être légalisé ? Pas forcément, mais l’industrie du divertissement devrait se concentrer sur la manière de rentabiliser les réseaux de partage de fichiers plutôt que de les enfoncer. Le partage est une bonne chose et il y a des tonnes de moyens d’en tirer profit. Avez-vous été contacté directement par une major ou d’un organisme anti-piratage ?
En novembre dernier, The Pirate Bay a annoncé le développement d’un nouveau protocole. Avez-vous plus d’informations, et pensez-vous que ce soit une bonne chose ?
Ces derniers temps, en France, entre la mise en place de nouvelles lois de répression et et la pression sur les sites de streaming video, on sent un durcissement de la situation. Qu’en pensez-vous ?
J’utilise BitTorrent depuis début 2004. Fin 2005, j’ai décidé de partager quelques trucs et astuces BitTorrent en créant TorrentFreak.com. Dès le début, le site a reçu beaucoup de visites, et j’ai décidé d’ajouter des articles d’actualité. Au fil du temps, j’ai commencé à rencontrer plus de gens, dont les admins du site BitTorrent, qui m’ont tenu au courant de leurs projets. Au bout d’un an, j’ai invité d’autres personnes à écrire, et j’ai rencontré Enigmax qui écrit aujourd’hui, avec moi, la plupart des articles.
Oui, je n’ai jamais pensé que le site deviendrait si important. Je pense que la clé du succès vient du fait qu’on se concentre sur des sujets d’actualité qui ne sont pas déjà couverts par d’autres sites. Sur TorrentFreak, chaque article est nouveau et frais. Du coup, beaucoup de gens font des liens vers nous. J’ai aussi de bon contacts avec la plupart des propriétaires de sites BitTorrent, et ils nous donnent beaucoup de matière.
Le droit d’auteur est une bonne chose pour protéger les artistes contre l’exploitation commerciale de leur travail. Cependant, je pense qu’il devrait s’appliquer des lois différentes pour les consommateurs. Les clients devraient pouvoir partager et copier ce qu’ils ont payé. Il est impossible d’empêcher le partage tant que les gens ont accès à la plus grande machine à copier jamais inventée : Internet. Les artistes devraient y adhérer et créer de nouvelles manières d’utiliser Internet pour rentabiliser leur travail.
Les ordinateurs et Internet rendent plus faciles que jamais la reproduction et le partage de fichiers, et il est pratiquement impossible d’empêcher les gens de le faire. Je ne parle pas ici de copier des films dans un but lucratif, mais juste pour un usage personnel. De plus, le partage de fichiers n’est pas aussi mauvais que la plupart des lobbies anti-piratage voudraient le faire penser.
Honnêtement, le vrai problème n’est pas tant de protéger les droits de l’artiste, mais, pour les grandes sociétés de médias, de protéger la source de leurs revenus.
Les gens qui créent les films et la musique veulent que leurs contenus soient partagés, mais les grandes sociétés derrière eux ont trop peur de bouger. Les groupes de pression tels que la MPAA et la RIAA représentent les distributeurs de films et de musique, PAS les créateurs. Ils paient même des politiciens pour rallier leur cause, pour qu’ils votent pour ou contre telle législation de manière à ce que la loi soit compatible avec leurs intérêts. Est-ce que ça, c’est moral ?
J’ai parlé avec eux un certain nombre de fois, la MPAA m’a dit qu’ils aimaient lire TorrentFreak.
Je ne suis pas sûr. Personnellement, je pense que BitTorrent a encore de l’avenir. The Pirate Bay s’en est aussi rendu compte, et maintenant, ils sont plutôt en train de réfléchir à l’extension du protocole BitTorrent, en collaboration avec d’autres développeurs. Je pense que c’est une bonne chose que BitTorrent continue de s’améliorer, surtout depuis que les fournisseurs d’accès à Internet commencent à s’attaquer au trafic BitTorrent.
Ce sont autant de tentatives désespérées. Internet a changé la façon dont nous interagissons avec les contenus. De nouvelles lois n’y changeront rien, de nouveaux modèles économiques si.
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