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samedi 31 octobre 2009 11:37

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Deus ex machinima

par Marie Lechner

tags : machinima , festival , second life , art numérique

Image extraite de TransBUP, de Nicolas Boone et Johann Van Aerden, où la marque universelle BUP s’infiltre dans tous les univers. DR

Les actualités telles que vous ne les avez jamais vues. Ce reportage d’un nouveau genre propose au spectateur une expérience inédite. Sur les traces du journaliste Draxtor Despres, il s’infiltre dans le centre de détention de Guantánamo, ou plutôt dans sa réplique virtuelle. Après avoir revêtu la fameuse combinaison orange, l’avatar du journaliste se retrouve propulsé dans la peau d’un prisonnier, entravé et mis en cage, expérimentant la déshumanisation à l’œuvre. Le film tourné en partie à l’intérieur du monde virtuel Second Life est projeté en ce moment à la Cité des sciences, dans le cadre du festival Atopic, consacré aux machinimas, premier genre cinématographique issu des jeux vidéo.

Sur l’écran, un sniper, victime d’un désordre post-traumatique, erre sans but dans les dunes d’America’s Army, le jeu de recrutement de l’armée américaine, métaphore de ce désert du réel dans lequel il divague. Un sentiment de vide encore, quasi métaphysique, gagne le spectateur en visionnant la déambulation infinie du « Neue Wanderer ». L’avatar du photographe Marco Cadioli traverse le monde virtuel chinois Hipihi, à pied, à la nage, en volant droit devant lui, perdu dans la grisaille du metaverse. « Vagabond du réseau, il se promène comme le faisaient les hobos dans les trains en Amérique au début du siècle », dit Margherita Balzerani, l’une des commissaires d’Atopic.

Un machinima - contraction de machine (pour ordinateur), animation et cinéma - est un film tourné à l’intérieur d’un monde virtuel ou d’un jeu et diffusé habituellement sur le Web. Jusqu’au 4 novembre, il s’aventure sur grand écran. La cinquantaine de films diffusés en boucle atteste que le genre a fait florès depuis ses premiers balbutiements il y a plus de dix ans. L’arrivée de Second Life et son univers virtuel malléable à merci n’est sans doute pas étranger à l’explosion du nombre des productions qui s’émancipent de la culture fan des débuts et se prêtent à de multiples hybridations. Journalisme immersif, performances artistiques, talk-show, poésie visuelle, fictions interactives, les réalisateurs expérimentent tous azimuts. « Second Life, comme auparavant les Sims 2 ou The Movies, ont facilité la fabrication d’un machinima, et par conséquent drainé des gens très divers qui investissent le domaine », constate Isabelle Arvers, qui a participé au comité de sélection. Même constat pour Margherita Balzerani qui fait une analogie entre le destin des jeux vidéo et celui des machinimas. Tous deux ont été hackés d’abord par les hardcore gamers avant de se voir réappropriés par les artistes contemporains.

Né dans l’underground vidéoludique, le machinima est au départ affaire de spécialistes. Détournant le jeu de sa seule vocation ludique, ces joueurs programmeurs s’en servent comme médium pour raconter des histoires à moindres frais. Tels des marionnettistes, ils guident les avatars dans des décors qu’ils ont souvent eux-mêmes construits (mods). Ces potacheries en 3D autocentrées s’amusent à parodier les jeux vidéo en jouant avec leurs codes. Parfois avec un talent certain, telles les populaires chroniques beckettiennes Red Versus Blue, tournées dans l’univers de Halo. Ses paysages futuristes accueillent également un talk-show mortel. C’est dans le terrain miné du jeu de tir, dans la mire de tueurs embusqués que se déroule This Spartan Life, émission sur la création numérique dont la durée dépend de la capacité de survie de l’invité.

Aujourd’hui, le machinima s’est démocratisé et dépasse la seule communauté des joueurs. D’après Xavier Lardy, créateur de machinima.fr et commissaire, « le passage de jeux multijoueurs à massivement multijoueurs combiné à l’émergence de sites comme YouTube ou Dailymotion a contribué à populariser le machinima, en fusionnant le statut de joueur, réalisateur et spectateur ».

La poule et le terroriste de Hotel, épisode 1. DR

Les outils de production sont désormais mis à disposition par les développeurs des jeux permettant au plus grand nombre de s’y adonner. Même certains cinéastes du monde réel ont cédé à l’envie de poser leurs caméras dans ces mondes de pixels. Second Life se révèle un théâtre idéal, comme a pu l’expérimenter Berardo Carboni, auteur du long métrage VolaVola (lire page suivante) ou Nicolas Boone et Johann Van Aerden qui ont convoqué les résidents du monde virtuel à participer à MetaBUP, leur film d’anticipation psychédélique. En enfilant le costume BUP, les avatars renoncent à leur personnalité et se mettent sous la coupe de la marque totalitaire qui manipule le monde jusque dans ses extensions virtuelles. « C’était comme dans le réel, dit Boone, qui a troqué son mégaphone pour un casque-micro. A la place des figurants, des avatars ; au lieu de marcher, on vole ou on se téléporte. A la place d’un tournage de trois jours, une heure suffit, sans aucune dépense. » Avec tout de même une longue préparation en amont.

La déconstruction du jeu vidéo est au cœur de l’œuvre de Benjamin Nuel, jeune artiste du Fresnoy que Balzerani décrit comme le « David Lynch du jeu vidéo », sans doute pour sa capacité à créer des ambiances flottantes et bizarres, en faisant se côtoyer des réalités hétérogènes. Dans le premier épisode de Hotel, future série télé, un terroriste cagoulé, assis sur un banc dans un parc, philosophe en se curant le nez tandis qu’un autre tire tristement sur sa clope. Les héros s’entichent d’une poule bondissante aux couleurs criardes. « Les réalisateurs ont mûri, l’écriture scénaristique a progressé tout comme la variété des genres », estime Balzerani. « On sort d’un style uniquement humoristique pour toucher des sujets plus sombres, plus profonds », constate Isabelle Arvers.

Parmi les pistes prometteuses, l’hybridation entre machinimas et prises de vues réelles, telle que la pratique Indira Solovieva. Son film vaporeux, Amnésie infantile, est un hommage à Chris Marker, qu’elle a croisé lors de ses pérégrinations sur Second Life. L’humanité, qu’un gaz a rendu immortelle (et stérile), sombre dans la dépression, et se réfugie dans ses souvenirs grâce à une machine qui permet de voyager dans les labyrinthes virtuels de la mémoire.

Festival Atopic
Cité des sciences, Parc de la Villette, 75019
Jusqu’au 4 novembre
www.atopicfestival.com

Paru dans Libération du 30 octobre


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