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mercredi 22 août 2007 10:18

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Deux polars en miroir

par Philippe Garnier

tags : cinéphilie , polar

Affiche de « la Clé de verre » - DR

L’un porte chapeau mou, l’autre pas. Les deux nouvelles livraisons noires de Carlotta, Criss Cross et la Clé de verre, aussi disparates que leurs vedettes respectives, sont deux cas à envisager sous l’angle de la « politique des studios ». La Clé de verre s’ouvre par deux plans qui semblent issu du Great McGinty, premier film de Preston Sturges sorti en 1940 : même ­tonneau ambulant (Brian Donleavy) qui joue le même gangster-politicard, mêmes comparses, même ton badin. Et il se termine par une scène qui pourrait conclure une comédie sentimentale de Mitchell Leisen. Entre les deux, existe bien « la meilleure adaptation de Dashiell Hammett », comme le claironne Carlotta, mais « with a little sex », pourrait-on ajouter comme Sturges, qui, dans les Voyages de Sullivan, se payait la tête de ses employeurs à la Paramount. Laquelle est au cœur du sujet.

Dans sa présentation de la Grande Horloge (dans la même série), Bernard Eisenschitz remarque que Paramount, les rares fois où le studio se résignait à produire des films de genre tels le noir ou le western, se sentait obligé de prendre des pincettes en les affublant des frous-frous et dialogues Chantilly. Seuls Billy Wilder et Chandler sauront se protéger de cette politique du succès, avec Assurance sur la mort, inventant du même coup le moule du film noir à venir.

Veronica Lake dans « la Clé de verre » - DR

Mais la Clé de verre se fait deux ans avant, et on y retrouve cette attitude pas franche du collier, moins dans la direction compétente de Stuart Heisler que dans l’adaptation du roman par Jonathan Latimer, pourtant ancien collègue de Hammett chez Black Mask, la collection pulp fondatrice. Hormis quelques excursions saisissantes dans la brutalité (le passage à tabac d’Alan Ladd par William Bendix, ou son évasion), il élague les complexités d’intrigue et privilégie les moments de comédie. Le personnage du political boss Madvig est joué par Donleavy comme dans une comédie Paramount, le procureur véreux par le truculent Donald McBride, habitué de chez Sturges. L’empreinte du studio se retrouve dans le casting, et détermine l’aspect plaisant mais foncièrement peu intègre du produit : l’utilisation du couple vedette de poche Paramount (c’est l’année de Tueur à gages) est déterminante, mais grève aussi le film. Même si le couple fonctionne, jamais le physique de Veronica Lake n’aura paru si grotesque, tout en angles ; et jamais Ladd n’aura marché pareillement avec un manche à balai dans le dos. Le happy end qui se substitue à la poignante incertitude laconique du roman résume tout. On sait que la meilleure adaptation de la Clé de verre est Miller’s Crossing, des frères Coen, qui, eux, ne négligent ni les chapeaux mous, ni les moindres rouages de l’intrigue hammetienne.

« Criss Cross » - DR

Criss Cross, lui, offre l’exemple d’un film indépendant développé par le producteur Mark Hellinger, et récupéré par Universal à la mort de celui-ci en janvier 1948. Le film avait été conçu par Hellinger alors qu’il élaborait la Cité sans voile, comme le pendant angeleno de ce que ce film avait fait pour New York. La publicité Universal de l’époque utilisait encore le même slogan : « Entièrement filmé dans les rues de Los Angeles ! », argument qui peut aujourd’hui paraître bizarre, la ville ayant depuis servi de toile de fond à d’innombrables films et séries télé. Mais en 1948, Hollywood s’aventurait encore bien peu en dehors de ses plateaux, les sorties étant réservées aux équipes secondaires. Malgré la publicité menson­gère, Robert Siodmak ne fut autorisé à filmer sur Bunker Hill dans le centre-ville et dans la gare de Union Station qu’un étonnant total de deux jours et demi. Tout le reste, y compris le hold-up, fut filmé en studios et devant des transparences. Le fait que personne n’ait jamais relevé cette ironie est un tribut à l’art de Siodmak.

Pour le reste, dans sa limpide introduction, Serge Chauvin montre bien en quoi ce film, aussi familier qu’il paraisse de prime abord, est à la fois pour le film noir un summum et un nouveau départ, au-delà des séductions évidentes comme les carrosseries de voitures dans le parking du Round Up, ou du châssis d’Yvonne DeCarlo. Car même ainsi révisé à la baisse, Criss Cross reste impressionnant. La scène où Slim (Dan Dureya) surprend le couple chez Lancaster est une pure leçon de cinéma : les variations de plongées et contre-plongées révélant la présence des intrus ou la réplique génialement susurrée par Dureya (« Hello, baby. Tu sais que ça la fout mal, n’est-ce pas ? ») ; et Lancaster qui gagne du temps pour inventer une excuse, précipitant ainsi la spirale criminelle de l’intrigue. La toute fin de la spirale, avec Slim qui cloue littéralement les deux amants ensemble d’une même balle, est une scène de piéta dérisoire, mais néanmoins sublime.

« Criss Cross » - DR

DVD « la Clé de verre » (1942), de Stuart Heisler
Carlotta films,
20 euros

DVD « Criss Cross »(1949), de Robert Siodmak
Carlotta
20 euros


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