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mercredi 5 mars 2008 10:54

  • cinéma

Diaz, l’œil du cyclone

Deux films spectaculaires du réalisateur philippin.

par Olivier Séguret

tags : documentaire , cinéma d’auteur

Death in the Land of Encantos, de Lav Diaz. Photo Laurel Penaranda

Deux films au long cours de Lav Diaz  :
Death in the Land of Encantos (2007)  : samedi 15 mars, 13 heures, MK2 Beaubourg.
Evolution of a Filipino Family (2004)  : dimanche 16 mars 11 heures, MK2 Beaubourg.

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Au-delà du réel

A Beaubourg, un panorama du documentaire protéiforme et audacieux.

Pas facile de faire un choix parmi les multiples programmations qui forment l’éventail riche et moiré du Festival du réel  : Americana, Prisons, Tourisme, etc. Il n’empêche  : attirer l’attention sur le cinéaste philippin Lav Diaz relève du devoir critique incontournable. Présenté dans la section En Asie du Sud-Est, où il côtoie notamment le bizarroïde et fiévreux Raya Martin, son compatriote, Diaz est un documentariste d’une cinquantaine d’années, que la planète cinéphile a récemment découvert au gré de quelques festivals (Venise, Rotterdam…) où il a produit un même effet de souffle.

Le souffle est d’ailleurs la caractéristique première de son travail  : il ne faut pas en manquer pour affronter, comme il le fait, le réel dans sa profondeur et dans sa durée, sur des longueurs à faire déguerpir les lâches. Son dernier grand œuvre, Evolution of a Filipino family, s’étendait sur douze chapitres et six cent quarante-cinq minutes  ; son dernier ouvrage, Death in the Land of Encantos, s’embrasse en dix épisodes qui totalisent neuf heures de film.

L’argument de Death in the Land of Encantos est le retour du poète philippin Benjamin Agusan sur les lieux de son enfance, région depuis longtemps très défavorisée de l’Archipel et sur laquelle s’est de surcroît abattu le ravageur typhon Reming. Agusan multiplie les rencontres avec de vieilles relations ou de parfaits inconnus, dont il recueille les confessions parfois endeuillées, parfois amères, parfois explosives d’humour et de vitalité. La dérive de ce guide particulier dans les décombres boueux d’une post-Apocalypse dont rôde encore partout la menace sombre, alterne avec des entretiens menés par le cinéaste auprès des rescapés. Souvent, un étrange décalage se produit entre, d’une part, l’image, son décor et son contexte, qui enregistrent déréliction et indigence, et, d’autre part, les dialogues, très souvent relevés, qui brassent amour, philosophie et politique. L’effet est typique de ceux produits par le cinéma de Diaz, qui prend à revers nos réflexes les plus bêtement conditionnés. Les pépites brillent dans la boue, comme les conversations de putains et d’ouvriers tutoient infiniment les étoiles.

Formellement, le monde restitué par Lav Diaz rappelle souvent celui photographié par Sebastião Salgado. La nature, tristement belle, terriblement inquiétante, a ici quelque chose d’argileux, humide et organique. L’humanité qui s’y déplace est saisie dans les décors qu’elle dévaste et qui continuent pourtant de la dépasser. Le titre, que l’on peut approximativement traduire par « la Mort au pays enchanté » (ou « en ce jardin », pour citer Buñuel) exprime parfaitement cette ambivalence, relativement fréquente dans le cinéma d’Asie, dont on retrouve aussi un certain tempo, cette pulsation languide qui donne leur rythme cardiaque exemplaire aux films d’un Tsai Ming-liang ou d’un Apitchatpong Weerasethakul.

Au terme de cette ivresse contemplative dont Diaz offre une tournée générale, c’est une phrase de Balzac qui nous est revenue à la mémoire  : « Le type noble ne s’y trouve plus que dans le peuple, comme, après l’incendie des villes, les médailles se cachent sous les cendres. » Après le passage des cyclones, c’est pareil.


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