mercredi 12 octobre 2011 11:10
Dieu is dead, le diable reprend la main
par Pierre Marcelle
tags : Apple , disparition
Un Apple Store new-yorkais en juin 2011 - Photo Kevin Dooley, CC BY
Déjà presque une semaine que Steve Jobs a bugué, et déjà s’estompe le funèbre barouf. Sera-t-il si éphémère que « la marque à la pomme », « la firme de Cupertino » aura moins de temps pour la rentabiliser en édition spéciale d’un i-kekchose que les producteurs de Michael Jackson n’en eurent pour rééditer l’œuvre complète du « pape de la pop » ? Ce ne serait pas amoral. N’est-ce pas Apple — neutrinos industriel trop humainement accidenté — qui nous a si vertigineusement accéléré le temps de la communication ? Et voici que, de ce vertige, il se découvre potentiellement victime aujourd’hui… C’est le risque, avec les Mozart ou les Einstein. Quand ils cassent leur pipe ou leur clavier, on revient sur Terre qui est quelquefois si jolie quand un seul être vous manque, que, une fois tues les stridences des sonneries d’insupportables, se ravive le chant des sirènes d’Ulysse. C’est déjà presque à l’ancienne, sur un smartphone de la marque et pas à 10 000 tweets/seconde, via un pote en errance à la Fnac, que j’ai appris la mort de Dieu. Il me contait, dans le hall du 2e sous-sol du Forum des Halles, le catafalque dressé, le portrait du grand homme, le livre d’or (c’est le cas de le dire), les trognons de pomme (hommage) et, de je ne sais plus quel gadget, la rupture de stock (dommage). Passé les pleurnicheries condoléantes, Apple continue, bien sûr, mais avec ce risque considérable de porter des cornes et de voir sa queue fourchue entrer en détumescence, au rythme de celle de ses actions en Bourse. Le diable, assurément, opportunément oublié le temps d’un deuil universel et publicitaire, prend le relais. Les esclaves de la mondialisation continueront de mourir en silence, mais sans l’aura que conférait à leur linceul l’apposition du logo prestigieusement progressiste, désormais. Leur exploitation deviendra ordinaire. Est-ce que je suis ému par la mort de Jobs ? À vrai dire, pas le moins du monde. Est-ce que, consommateur depuis des lustres de ses ordinateurs, je vois dans mon indifférence un paradoxe ? Que nenni ! C’est que je ne dois pas avoir le sens ni le goût sacrés de la famille. Et puis, aliénation pour aliénation, ma servitude, pour être consentie, n’est-elle pas un peu moins dérangeante de n’être pas volontaire ? Ça, d’ailleurs, c’est Steve Jobs qui le dit. Enfin, qui le disait. Paru dans Libération du 11 octobre 2011
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