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mercredi 8 juillet 2009 17:43

  • cinéma

Dillinger, l’ennemi ranimé

« Public Enemies », de Michael Mann, rend vie au fameux gangster de Chicago.

par Philippe Azoury

Johnny Depp dans Public Enemies. Photo DR

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Interview de Michael Mann à propos de son film, « Public Enemies »

Il y a une scène stupéfiante dans Public Enemies. Qui va au-delà du savoir-faire incontestable de Michael Mann (qui en fait aujourd’hui quelque chose comme un cinéaste à la limite de l’expérimental, modifiant génétiquement le cinéma mainstream de l’intérieur). Une scène qui intervient tard, alors que les carottes commencent à sentir la vapeur pour John Dillinger, braqueur de banques et dandy. L’homme le plus recherché des Etats-Unis se rend, comme ça, pour voir, dans un commissariat en bordure de Chicago. Il fait le tour du propriétaire et lit sur les murs les avis de recherche. La plupart le concernent. Pour des motifs variables  : évasions multiples, braquages de banques en réunion, effusion de sang. Le résumé quasi exhaustif d’une vie hors la loi, d’une vie ennemie.

Dillinger est la peste tombée sur la jeune démocratie capitaliste américaine. Il est le cafard que J. Edgar Hoover a décidé d’exterminer. Bientôt, Hoover lancera la chasse aux sorcières. Mais pour l’instant, c’est Dillinger qu’il lui faut voir tomber. Et il a fait imprimer son portrait sur les murs de tous les commissariats. Que chaque flic l’ait en tête. Et c’est pourtant le même Dillinger qui se tient là, comme dans un rêve. Dillinger qui contemple sa propre mythologie, et personne pour y prêter attention. Les gars sont massés autour d’une radio, suivant la retransmission d’un match. Dillinger les interrompt pour leur demander le score, salue la performance. S’en va. Ce soir, Dillinger ira au cinéma. Voir un film de gangsters. Au Biograph de Lincoln Avenue, on joue Manhattan Melodrama (en France, l’Ennemi public numéro 1 ), avec Myrna Loy et le jeune Clark Gable, presque aussi célèbre que lui. Il ira là-bas défier une fois encore les hommes de Purvis, cette andouille qui se prend pour un grand flic. Il ira là-bas superposer au visage de Myrna Loy celui de Billie Frechette, une préposée au vestiaire d’un restaurant chic de Chicago pour laquelle il est prêt à prendre tous les risques. Bye Bye Blackbird.

Il n’est pas impossible que Michael Mann ait fait Public Ennemies uniquement pour cette poignée de séquences, les dernières du film. Celles-là et deux, trois autres. Toutes les scènes électriques entre Johnny Depp (redevenu parfait, une fois débarbouillé de son mascara gothique) et Marion Cotillard (O.K., on tremble un peu quand sa voix chevrote, de peur qu’elle nous refasse la Piaf, mais non, il faut constater qu’elle est hyper bien, portant sur elle une sorte de sensualité hors âge, une fatigue dans les yeux et une fragilité intérieure bien à elle). Ça et un long segment de nuit, comme Mann les aime, qui commence comme on s’y attend, dans une chorégraphie insensée de phares de voitures. Mais qui, au fur et à mesure, avale l’action pour laisser place à une suite de traits lumineux, jusqu’à ce que la nuit soudain s’éclaire en un feu d’artifice de lumières  : d’une fusillade à la mitraillette, Mann ne retient que le feu qui jaillit. Depuis l’ouverture de son premier film, le Solitaire (1981), il est le seul à rivaliser avec Cronenberg sur la question du couple homme/machine. Dillinger  ? Infaillible tant qu’il était le prolongement charnel d’une mécanique montée sur barillet. Dillinger  ? C’est le cœur qui l’a lâché.

Pour le reste, le film ronronne à sa place, ne fait pas toujours l’effort attendu (la séquence d’ouverture de l’évasion du pénitencier donne l’impression que Mann lui-même n’a aucune idée de comment sortir de cette foutue prison et croit résoudre la question en multipliant les plans brefs).

Le résultat donne une mixture étrange (qui n’est pas sans rappeler le tout aussi bancal Incorruptibles de De Palma)  : voici un film où Mann se rêve en Visconti numérique (paradoxe  : tout est d’époque, sinon reconstitué au plus juste, mais tout est pris dans cette matière digitale sans mémoire) et traîne la patte dès lors qu’il faut donner un peu d’action en guise de gage. Comme s’il se voulait immergé dans un dialogue entre lui, cinéaste pop, et l’époque années 30, pas si éloignée de la nôtre. Une époque où la Warner pouvait (en 1931), avoir le trait de génie de demander à Al Capone en personne de jouer son propre rôle, pour 200 000 dollars, dans un film qui s’appelait, déjà, The Public Enemy, de William Wellman (il a refusé, et c’est James Cagney qui a eu le job).

On peut trouver ce nouveau remake de Dillinger aussi fumeux que génial par endroits, incontestablement classieux quand justement il atteint l’abstraction (tout le contraire du John Milius, qui en avait tiré en 1973 un grand film sec, d’une heure quarante, efficace, tout à l’économie). Il reste surtout une réflexion passionnante sur le gangster comme rare figure mythologique inventée par le XXe siècle, d’égal à égal avec les acteurs de cinéma. Dillinger n’est pas mort.

Public Enemies
de Michael Mann
avec Johnny Depp, Marion Cotillard, Christian Bale… 2 h 10.

Paru dans Libération du 08/07/09


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