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lundi 11 mai 2009 15:27

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Dixit : « Confessions d’un voleur »

par Astrid Girardeau

tags : musique , mp3 , licence libre , livre , piratage , filtrage

Couverture du livre paru chez Denoël (extrait)

« Tous ceux qui invoquent le vide juridique qui entoure le réseau paraissent d’abord chercher à inventer ce responsable de l’Internet qui leur manque tant ». « Tous ceux qui font profession d’intermédiaire entre un auteur et les consommateurs ont du souci à se faire. ». « Il n’est pas possible techniquement d’interdire la haine sans écorcher la liberté. » Ces trois citations sont tirées de Confessions d’un voleur : Internet, la liberté confisquée, écrit en 2002 par Laurent Chemla.

2002-2009, sept ans, c’est peu. Sur Internet, c’est une génération d’évolutions technologiques, économiques, sociologiques. Pour se remettre dans le contexte, en 2002, Youtube ou Dailymotion n’existaient pas (on ne parle même pas de Twitter et Facebook), et Wikipédia venait juste de souffler sa première bougie. Pourtant, et c’est le propre des visionnaires, Chemla a écrit un livre qui, aujourd’hui encore, entre la loi Création et Internet en passe d’être votée, et la Lopsi 2 (loi d’orientation et de programmation pour la sécurité) en préparation, reste une (re)lecture de référence. Plus, une nécessité. Sur la réflexion d’Internet en termes d’espace d’expression libre, impossible à filtrer, et qui nécessite l’émergence de nouveaux modèles économiques.

C’est en tant que témoin, puis acteur d’Internet (il est cofondateur du registrar français Gandi), qu’il a écrit ce livre, en accès libre et gratuit sur Internet. Nous avons sélectionné une série d’extraits, que nous présentons, avec l’autorisation de l’auteur, par ordre de lecture :

Chapitre : JE SUIS UN VOLEUR

« Un voleur, c’est quelqu’un qui utilise à son profit le bien d’autrui. Pour moi, l’Internet est un bien public et, s’il peut servir de galerie marchande pour certains, il ne doit pas se limiter à un tel détournement. L’Internet doit d’abord et avant tout être l’outil qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, permet l’exercice de la liberté d’expression, définie comme un droit fondamental de l’homme. »

« Internet permet donc à un nombre croissant de citoyens d’exercer leur droit fondamental à prendre la parole sur la place publique. De ce point de vue, il doit être protégé comme n’importe quelle autre ressource indispensable et pourtant fragile, comme l’eau que nous buvons tous les jours. »

Chapitre : L’INVENTION DU TELEPORTEUR

« L’Internet change notre rapport au monde parce qu’il remet en cause la notion même d’« intermédiaire ». »

« Vouloir trier le contenu du Web, cela revient à élever des frontières artificielles dans un horizon jusque-là vierge de toute barrière. C’est ce qu’a tenté de faire le juge Gomez, juge des référés au tribunal de Paris, dans l’affaire Yahoo ! en demandant que l’accès au site soit filtré selon des critères de nationalité. Autant demander la fin de l’Internet ! On ne peut pas, on ne doit pas faire appliquer une peine sans prendre en compte son coût pour la société. »

« Tous les métiers liés aux supports matériels des biens immatériels sont condamnés à évoluer. »

« On aura beau filtrer, écouter, réguler et limiter, les seuls à en souffrir seront les internautes amateurs respectueux des lois quand d’autres, plus débrouillards, connecteront leurs modems à des ordinateurs situés en dehors du territoire. Et parce qu’il est techniquement et moralement impossible de faire appliquer une loi nationale concernant l’Internet à un ressortissant d’un autre pays, l’Internet nous contraint à réapprendre la séparation entre jugement et peine, entre décision et application. Notre société a peut-être raison de chercher des responsables à tout ce qui la dérange, du maire imprévoyant au médecin incompétent, mais a-t-elle raison de vouloir aller au-delà du jugement en cherchant par tous les moyens à appliquer une décision inapplicable ? »

« Face à tous ces changements inéluctables, force est de constater qu’aucun véritable débat n’a eu lieu. »

Chapitre : LA FIN DES DINOSAURES

« L’Internet est une invention qui va remettre en question la pérennité de certaines industries mais également la pertinence de concepts aussi importants que l’État, la loi et la justice.

D’où, sans doute, l’assourdissant silence politique. Une grande part de nos sociétés change et va changer encore davantage dans un futur proche, pourtant nos élus se murent dans l’aveuglement. Ils débattent entre eux de cet objet qu’ils ont tant de mal à appréhender, disent et commentent des bêtises, se font taper sur les doigts dès qu’ils essaient de réguler ce qu’ils ne comprennent pas et, surtout, ne tentent rien pour intégrer ces nouveaux outils dans une vision globale du futur. La naïveté n’explique pas tout. »

« Tout cela procède des tentatives d’intoxication menées par l’industrie du disque qui tente de nous persuader que les jeunes qui s’échangent des MP3 vont à terme empêcher les compagnies de produire de nouveaux auteurs par manque de moyens et les mener à la faillite. Et leur stratégie réussit. »

« Affirmer que le piratage va empêcher toute création, c’est faire preuve, au choix, d’un grand humour ou d’une certaine malhonnêteté. Le MP3 n’est pas dangereux pour les artistes, en revanche l’Internet et la libre diffusion de la musique par ses créateurs sont une véritable menace pour l’industrie du disque. »

« A terme, les majors ont raison d’avoir peur parce qu’elles vont changer à un point tel qu’elles en seront méconnaissables ou vont tout simplement disparaître. (...) Les maisons de disques devront donc s’adapter ou mourir. Et, le sachant, elles tremblent au point de ne pas hésiter à dire n’importe quoi. Un représentant de Sony Music a ainsi pu affirmer sans sourciller à la télévision qu’il fallait purement et simplement interdire la vente des graveurs de CD sous peine de faire disparaître les nouveaux auteurs. Autant dire que l’imprimerie a remplacé l’écriture manuscrite, que le téléphone a fait disparaître les cafés du commerce, que la télévision menace le cinéma, que la cassette audio détruit l’industrie du disque et que l’on devrait verser des droits à la SACEM chaque fois que l’on chantonne sous la douche. Ne riez pas, ça viendra ! »

Chapitre : LOGICIELS A LOUER

« Depuis toujours, on nous a habitués à payer la distance. La distance c’est l’effort, c’est l’espace, c’est l’argent. Pourtant, sur l’Internet, se connecter à un site aux antipodes revient au même prix que se connecter à un serveur installé de l’autre côté de la rue. »

« À une époque où même les artistes réfléchissent d’abord à la rentabilité plutôt qu’à la création, une grande part de la tribu informatique se met pourtant à renverser le modèle du « chacun pour soi » et affirme haut et fort qu’une idée, fût-elle traduite en langage informatique, n’est pas produite par une personne seule mais d’abord par toute la société. Une idée n’appartiendrait à personne parce que personne ne peut avoir d’idée qui viendrait du néant, quelle drôle d’idée ! »

« Un machin qui se fonde davantage sur la coopération que sur la compétition, dans le monde d’aujourd’hui, ça n’existe pas, ça n’existe sûrement pas. Une société qui choisirait de fonctionner ainsi s’effondrerait certainement sous le poids du marché. »

Chapitre : LE NOUVEAU VAUDEVILLE

« Non, le Web n’est pas équivalent à l’édition papier. Non, les forums de discussions ne sont pas des salles de réunion. Il n’est guère besoin d’une grande démonstration pour affirmer que ces outils-là, entre autres, ont déjà des effets sur notre quotidien. Ils changent notre vision du monde, nos usages, nos habitudes. »

« Même d’un point de vue technique, tout débat sur la pérennité d’un Internet sans frontières est vain puisque, quoi qu’il arrive, il sera toujours possible de se connecter à toute sorte de sites, ne serait-ce qu’en passant par un fournisseur d’accès étranger. À moins de rendre notre pays hermétique à toute communication hertzienne, satellitaire ou filaire, l’Internet ne peut être ni fermé ni filtré efficacement. »

Chapitre : CONFESSIONS D’UN VOLEUR

« Prévoir des ordinateurs résistant aux pannes et en assez grande série pour qu’ils soient accessibles aux pays en développement, voilà une des pistes qu’il faudrait suivre. Mais à quoi bon rêver quand, justement, c’est sur la fragilité du matériel que repose une partie importante du marché informatique ? »

Chapitre : LIBERTE, EGALITE, RESPONSABILITE

« Le premier texte de loi français à avoir pris en compte l’existence de l’Internet est l’article 222-28 du Code pénal. Il aggrave la peine encourue lorsque la victime d’une agression sexuelle « a été mise en contact avec l’auteur des faits grâce à l’utilisation, pour la diffusion de messages à destination d’un public non déterminé, d’un réseau de télécommunications ». Une agression sexuelle est donc bien plus grave si l’on a rencontré son agresseur sur l’Internet. C’est connu ! »

« Pourquoi des intermédiaires techniques devraient-ils assurer les fonctions qu’un État de droit réserve à ses forces de l’ordre ? »

« Ces bien-pensants s’étonnent que certains osent leur opposer la liberté d’expression alors qu’ils ne combattent que la haine, alors qu’ils ne veulent que protéger les enfants. Mais c’est parce que, dans leurs justes combats, ils oublient que toute technique qui permettrait le filtrage sans jugement des contenus concernerait nécessairement toutes les expressions, et pas seulement celles des néonazis ou des pédophiles. »

« Oui, dans un sens, il est donc possible de filtrer l’accès à des sites néo-nazis situés en dehors du territoire national. Il suffit d’obliger tous ceux qui proposent un accès à l’Internet (fournisseurs d’accès, entreprises, associations, universités et écoles) à passer par un ordinateur central qui filtrerait chaque demande d’où qu’elle vienne en vertu d’une liste noire établie par les autorités. »

« La restriction des moyens d’expression n’a jamais fait disparaître le fanatisme ni le crime. Tout ce qu’elle permet, lorsqu’elle est « efficace », c’est de laisser la population dans l’ignorance. »

Chapitre : GOUVERNER, C’EST BAILLONNER

« J’ai la faiblesse d’espérer qu’un jour prochain, la France cesse d’être un exemple pour tous les régimes dictatoriaux soucieux de rétablir les frontières nationales sur l’Internet et qui, comme elle, réfléchissent au moyen d’installer des filtres aux logiciels pour contrôler les contenus auxquels peuvent accéder leurs citoyens, des images de croix gammées pour les uns, la Déclaration des droits de l’homme pour les autres. »

« Quelle est l’autorité d’un gouvernement qui viole ouvertement les principes de la Constitution en rédigeant une loi qui prévoit de doter les intermédiaires techniques d’un pouvoir qu’ils ne devraient pas avoir ? »

CONCLUSION

« L’Internet n’est sûrement pas un espace de liberté sans limites mais il est, à coup sûr, le lieu très peu commun de la liberté d’expression. »


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