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jeudi 24 juin 2010 08:37

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« Dog Pound », centrale électrique

par Philippe Azoury

DR

Dog Pound de Kim Chapiron
avec Adam Butcher, Shane Kippel, Mateo Morales… 1 h 31.

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Chapiron lâche les chiens

Kim Chapiron évoque la genèse et le tournage de « Dog Pound », son deuxième long métrage. Du brutal.

La prison (reconstituée) dans laquelle crèvent à petit feu les adolescents à problèmes de Dog Pound s’appelle Enola Vale. Selon Kim Chapiron, Enola est un terme indien qui signifie « la vallée de la solitude ». C’est là la première et la toute dernière image poétique de son film : Dog Pound ne carbure pas vraiment à la mélancolie. Enola Vale est cet endroit où un adolescent déjà délinquant doit affronter la solitude totale qui l’a déjà mis à la marge du monde avec la solitude d’autres adolescents aussi féroces que lui. Il paraît que Dog Pound est un film violent. Il paraîtrait aussi que la vie, d’une manière plus générale, n’est pas une promenade dans un jardin de roses. Il aurait quand même fallu se lever de particulièrement bonne humeur pour ne pas être a priori un tantinet sceptique devant ce projet.

Kim Chapiron accepte en effet la proposition de Georges Bermann, producteur de Michel Gondry, de faire quelque chose — un remake ou une transposition aux Etats Unis — avec un film anglais de 1979 dont il vient d’acquérir les droits : Scum, sur les centres de redressement pour adolescents à la dérive, une bombe de plus signée Alan Clarke, génie formel doté d’un esprit tordu qui a passé sa filmographie entière à mettre en scène des fictions comme des documentaires. C’est aussi à Alan Clarke que l’on doit la version originale d’Elephant qui deviendra la palme d’or que l’on sait lorsque Gus Van Sant en fera le remake américain.

Que gagne Scum l’anglais à se transformer en Dog Pound du Midwest ? Un jeune cinéaste a-t-il les épaules pour une telle immersion dans les prisons pour jeunes délinquants ? Le fait, par ailleurs, qu’il soit français ne comporte-t-il pas en soi le risque d’une fascination européenne pour toute une violence juvénile, infâme au demeurant, mais adoubée comme sexy du moment qu’elle est américaine ? Ce sont les questions qui émaillent le film, le traversent.

DR

D’une certaine façon, Chapiron se les paye toutes. Et, pour y répondre, il peut encore s’appuyer sur Clarke, dont il a retenu deux principes : d’abord, la réalité d’une jeunesse, il faut l’entendre — derrière ses codes, ses gestes, sa langue, la musicalité de son parlé, c’est toute l’histoire de la violence qui remonte à la surface et s’écrit. Dog Pound sonne juste, c’est-à-dire qu’il prête attention aux corps et se sait précis à l’oreille. Mais cette culture de la délinquance, cette attitude de gang, il en fait un socle à partir duquel il pourra aller chercher l’individu seul, repoussant l’idée d’un film qui ne serait que folklore.

L’autre point inspiré d’Alan Clarke est le jeu tordu avec l’authenticité des corps : pour que le film révèle quelque chose, il faut mettre en regard deux types de corps, deux types d’acteurs : des acteurs professionnels et de vrais délinquants. Au contact l’un de l’autre, le délinquant fera tomber le numéro derrière lequel il s’abrite et, face à ces vies déjà fracassées, l’acteur ira chercher loin dans sa propre vérité. Au milieu, une bombe dégoupillée : Adam Butcher, un garçon à l’air de dément. Blanc, maigre, sec. C’est une boule de haine, de frustration, un ange de la démolition. Ceux qui se souviennent de Bez, le danseur extasié des Happy Mondays, ne manqueront pas de lui trouver une ressemblance.

Si le tournage fut émaillé de problèmes entre jeunes nourrissant des haines claniques, Kim Chapiron filme leur enfermement dans des cadres les plus larges possibles, comme si cette puissance dans la dévastation de soi arrivait aussi à repousser la caméra de deux pas en arrière : la recherche d’un jeune mec, acteur, peu importe, apprenant à regarder le pire de lui-même dans le blanc des yeux. Ce qu’Adam Butcher, de plus en plus aiguisé et blême au fur et à mesure que le récit avance, apporte à Dog Pound et que nous, spectateur, recevons de plein fouet, s’appelle la contagion. Il est à lui seul l’étincelle d’une révolte contemporaine qui tarde à définitivement exploser et tout emporter sur son passage.

Paru dans Libération du 23/06/2010

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