jeudi 8 mars 2007 15:26
Doit-on appeler un chat un tchat ?
par Professeur Scrine (recueilli par Stéphanie Estournet)
tags : communauté , Professeur Scrine
Alors qu’on apprend avec délectation que les kangourous proviennent de l’Arche de Noë, on me demande encore, plus ou moins ouvertement il est vrai, des précisions langagières : « Professeur, une question me tarabistouille nuit et jour : doit-on appeler un chat un tchat ? » (Francine B. mère au foyer).« Comment trouver un forum en adéquation avec notre karma véritable ? » (Al et Loula, apprentis mystiques). Le forum est l’un des plus anciens terrains d’échange du Net. On s’y retrouve, sous pseudonyme, pour intervenir dans des discussions existantes ou proposer de nouveaux sujets. Un forum comme celui de AuFeminin, l’un des plus fréquentés dans son genre, génère une circulation abracadabrante. Des dizaines de messages postés à la seconde, des centaines de milliers d’inscrits… Passe-temps pour certains, lieu de drague pour d’autres (on ne compte plus les gentils garçons plaqués par leur vacharde de poule, qui sont là, assurent-ils, pour "comprendre" et "ne plus répéter les mêmes erreurs"), cette agora a grandi sur les thèmes traditionnels de la presse féminine (mode, grossesse, sexualité, etc.). Une petite équipe de modérateurs, sérieusement épaulée par un logiciel qui recherche, dans les messages postés, des mots interdits (insultes, propos racistes, etc.), assure une éthique à l’ensemble. Néanmoins – dixit l’un d’entre eux, « les seniors sont souvent insultés », ou encore « les anorexiques » et « certains médecins pratiquant la chirurgie esthétique ». Le modérateur intervient alors en bannissant le fauteur de trouble. A la différence du forum, le tchat est une discussion live pratiquée du bout des doigts dans des salons (chat rooms, en anglais) sur des sites spécialisés type ICQ, des freewares comme MSN, et sur des plateformes généralistes (Yahoo, Orange, etc.). Concrètement ça se passe ainsi : après le sacro-saint baptême et la prise d’un pseudo, vous choisissez un salon (les thématiques sont, pour les généralistes, des tranches d’âge, des pays, des hobbies - les trentenaires, l’Europe de l’Est, le cinéma), et vous entrez dans la discussion. Le tchat implique une rapidité d’écriture : pas le temps ici de réfléchir à la formulation idoine, à la ponctuation exacte. Nous sommes dans le registre de l’oralité écrite : c’est le signifié qui prime, et votre capacité à réagir qui détermine votre place au sein du salon. Vous serez d’ailleurs étonné de voir la liste des personnes présentes dans un salon en comparaison des intervenants à proprement parler. Tchats et forums partagent bizarrement une même contradiction : on y parle souvent de tout autre chose que du sujet concerné. Exemple d’une discussion suivie sur un tchat intitulé Vietnam : « J’ai passé la serpillière mais ça ne s’en allait pas / Tu n’aurais pas dû attendre pour nettoyer // Ma mère me dit de laisser sécher et de voir plus tard. Pour le dépaysement, on repassera. » En fait, ce genre de conversations de proximité est assez fréquent. Des personnes se connaissant dans la vie réelle se retrouvent ainsi dans une chat room plutôt que via un gratuitiel de discussion, et y font leur petite vie au regard de tous – qui ne tardent pas, finalement, à se détourner vu l’intérêt de la chose. Les forums, en revanche, sont davantage propices à des échanges entre internautes : trucs de bricolage, astuces de jeux vidéo, conseils pour devenir un bon amateur jardinier (joueur d’échec, vidéaste, sculpteur de savon…). Même s’ils sont nombreux à simplement « se retrouver, pas du tout pour parler du sujet annoncé », on y est cependant dans un esprit de partage d’expériences. Aller, pour finir, la réalité des mots. A Libération, nous préférons tchat à chat, pour des raisons de lisibilité. D’aucuns nous diront que, dans le contexte, la lecture « se fait bien ». Le mot chat renvoie immédiatement à son signifié premier, « matou ». Le simple ajout du « t » rend la distinction simple. Les Québéquois clavardent plutôt que tchattent. Quant à nous, Hexagonaux, la Commission générale de terminologie et de néologie nous conseille les termes « dialogue en ligne » (après avoir proposé le terme « causette » – réjouissons-nous, nous avons échappé au pire). Bonne quinzaine sur vos écrans.
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