lundi 13 novembre 2006 19:47
Double DVD pour Double Idemnity
Double Indemnity (Assurance sur la mort), le classique film noir de Billy Wilder sort pour la première fois en zone 2, garni de bonus épatants.
par Samuel Douhaire
DR
« Assurance sur la mort » de Billy Wilder (1944). 1h47. Carlotta Films. Double DVD, 27 euros.
Aussi étrange que cela puisse paraître, l’un des films les plus célèbres de Hollywood restait inédit en DVD Zone 2. L’anomalie concernant Assurance sur la mort est réparée cet automne par Carlotta, l’éditeur chéri des cinéphiles qui, comme à son habitude, a accompli un travail de premier ordre (1). La restauration, rigoureuse, a judicieusement choyé les contrastes noir et blanc du chef-opérateur John Seitz, une donnée essentielle pour un film noir marqué esthétiquement par l’expressionnisme allemand. Quant au très copieux appareil critique, il permet de mesurer le fossé artistique qui sépare les éditeurs américains de leurs concurrents français en matière de conception des bonus. Le premier supplément, reprise du documentaire Les ombres du suspense réalisé pour l’édition Universal Zone 1, est une caricature de ce qui peut se produire outre-Atlantique avec ses intervenants prestigieux (James Ellroy, William Friedkin…) mais pas forcément pertinents, ses informations anecdotiques en rafales, son montage saccadé qui réduit la parole des prétendus experts à quelques formules chocs. Problème : cette recherche obstinée de la phrase-qui-tue s’effectue souvent au détriment de la complexité, voire de la réalité historique. Ainsi, le code Hays (qui permettait de contrôler la « moralité » des films) ne date-t-il pas de 1934 mais de 1930. Et il faut être singulièrement gonflé pour affirmer que le film noir « est le seul réel courant artistique d’Hollywood » – et le western alors ? et la comédie musicale ? Il est également exagéré de suggérer qu’Assurance sur la mort serait le premier film noir – le genre existait aux Etats-Unis depuis la fin des années trente. Il en serait plutôt le premier archétype, au vu des innovations apportées par Billy Wilder maintes fois par la suite (l’action racontée du point de vue des assassins, la structure en flash-backs, le personnage de femme fatale, les jeux d’ombre grâce aux stores vénitiens…). Plus intéressant est le documentaire concocté par les équipes d’Allerton Films (filiale « bonus » de Carlotta). L’universitaire Kinga Wyrzykowska et le réalisateur Nicolas Ripoche ont conçu La dernière cigarette comme une enquête sur la disparition de la grande séquence finale d’Assurance sur la mort. Billy Wilder avait reconstitué à grands frais la chambre à gaz de la prison de San Quentin pour filmer l’exécution de son héros Walter Neff (Fred Mc Murray) avant de renoncer la scène dans le montage final, préférant conclure le film sur les aveux de Neff à son ami Keyes. Pourquoi une coupe aussi radicale ? Les circonvolutions pseudo-investigatrices du narrateur visant à répondre à cette question pourront paraître un peu vaines Wilder y a lui-même répondu depuis longtemps : les projections-test de l’exécution auraient terrorisé les spectateurs et le réalisateur, bien que très fier de sa séquence, l’avait jugée trop forte, en rupture de ton par rapport au reste du film. De même pourra-t-on être agacé par la voix-off artificielle et plombée de clichés d’un pseudo-privé dur-à-cuire à la manière d’un mauvais film. Mais le documentaire de Nicolas Ripoche séduit par son noir et blanc très travaillé et ses audaces formelles, étonnantes pour un bonus DVD – il n’est pas courant qu’un universitaire soit interrogé de trois quart face avec une image floutée au premier plan, et qu’un autre soit filmé à travers une sculpture trouée. Et l’analyse de la dimension « existentialiste » d’Assurance sur la mort (« Neff est le loser de l’histoire qu’il a vécue, mais le maître de l’histoire qu’il raconte : il y gagne ce qu’il a toujours cherché, la liberté ») se révèle des plus stimulante. On recommande également la vision du remake télévisé d’Assurance sur la mort produit par Universal en 1973. Histoire de mieux savourer, par contraste, la beauté de la mise en scène de Billy Wilder dans le film original. Le scénario (écrit par Steve Bochco, futur grand manitou de la série télé avec NYPD Blue) a beau reprendre parfois mot à mot les dialogues de Wilder et Raymond Chandler, ça ne marche plus. La faute à une réalisation indigne d’un épisode de Columbo et à un casting pour le moins hasardeux : Richard Crenna a une tête de repris de justice alors que, trente ans plus tôt, on aurait donné le bon dieu sans confession à Fred McMurray ; et, dans le rôle tenu autrefois par la bombe Barbara Stanwyck, Samantha Eggar est aussi attirante qu’un porte-manteau… 1) Carlotta sort parallèlement un double DVD des deux premiers films hollywoodiens – et plutôt mineurs –, de Billy Wilder, Uniformes et jupons courts (1942) et Les cinq secrets du désert (1943). Si Uniformes… comporte de bons moments de comédie avec Ginger Rogers grimée en fillette de 12 ans dans une académie militaire surchargée de testostérone, le clou de ce coffret est à chercher dans son bonus, Portrait d’un homme à 60% parfait, une interview passionnante et souvent très drôle de Billy Wilder par Michel Ciment en 1980.
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