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lundi 9 janvier 2012 17:57

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« Duch », dans la tête d’un tortionnaire

par Arnaud Vaulerin

tags : documentaire , histoire , France 3

DR

Duch, le maître des forges de l’enfer
Un film de Rithy Panh
France 3, ce soir, 22 h 55.

 

Il n’a fallu qu’un seul cliché pour déverrouiller le passé. Et avec lui faire ressurgir toute la violence de l’idéologie khmère rouge des années 1975-1979 au Cambodge. Intacte. Sur un cliché en noir et blanc apparaît un homme maigre, aux cheveux courts derrière un micro. Il s’agit de Kaing Guek Eav, alias Douch, l’ex-directeur de S-21, le centre de torture à Phnom Penh où furent détenus au moins 12 380 adultes et enfants avant d’être exécutés. Face à la caméra du réalisateur Rithy Panh, Douch revit le passé.

La photo sous les yeux, Douch rejoue la scène trente-cinq ans plus tard, « éduque » ses subordonnés, fixe les objectifs et ordonne : « Interrogez ! Torturez ! » Le poignet droit fait office de micro. Le gauche scande les ordres. Il s’arrête. Et commente : « Regardez mon visage, ce n’est pas un visage triste, mais un visage avide d’expliquer l’essence de ce langage de tuerie », juge-t-il aujourd’hui. Véhément, dominateur, fier, Douch n’a rien oublié. Il savoure : « A S-21, c’est moi le parti ! » Puis le rire balaye tout. La tête bascule vers l’arrière. Douch s’esclaffe à gorge déployée : « Excusez-moi, je fais l’important, arrêtons là ! » Retour au présent avec des yeux plissés de rire que l’embarras n’efface pas.

Rithy Panh a capturé là l’une des plus saisissantes scènes de son entretien-combat avec Douch que France 3 diffuse ce soir en exclusivité avant sa sortie en salles le 18 janvier. Déjà auteur du remarquable S-21, la machine de mort khmère rouge, en 2002, le réalisateur cambodgien a passé plus de trois cents heures avec l’ex-tortionnaire dans un tête-à-tête éprouvant qui l’a conduit au bord de l’abîme (Libération de samedi). Son film est un document unique et subtil.

Rares sont les grands criminels de masse à confesser leurs exactions. Douch a reconnu sa culpabilité. Il n’a cessé de demander pardon à ses victimes et à leurs proches ainsi qu’à la poignée de survivants de S-21. Plus occasionnellement a-t-il pleuré — à son procès, devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens entre février et novembre 2009.

 

 

Jamais il n’avait autant parlé, si librement et si intimement à une caméra. Rithy Panh a emmagasiné une quantité de moments et d’images extraordinaires qui éclairent une vie presque entièrement passée devant et derrière les barreaux d’une prison. Ce récit inouï monté comme un long monologue entrecoupé d’archives et de témoignages montre la transformation d’un homme, sa cohérence et sa part de mystère. Car souvent Douch s’échappe : le regard fuit hors champ vers le haut de l’image, en quête de souffle, de lumière et de souvenirs.

Dans un dispositif austère en plans serrés, le cinéaste a pris le bourreau au mot. Sans jamais le piéger, ni le juger. En admirateur du Shoah de Claude Lanzmann, Rithy Panh organise la parole de Douch. Surtout, habilement, il s’efface. Il a pourtant perdu une bonne partie de sa famille et de son enfance à cause des Khmers rouges. A maintes reprises, il est pris à partie, déstabilisé par un Douch retors et rieur, silencieux et sentencieux. Pis, il a redouté d’être utilisé par l’ancien directeur de S-21. Mais jamais la colère ou la douleur ne vient polluer cet entretien au long cours. Rithy Panh ne cherche pas à démontrer. Il questionne et écoute. « Grâce au cinéma, la vérité advient : le montage contre le mensonge », écrit le cinéaste dans l’Elimination (1), où il se livre dans un récit édifiant.

Il soumet à Douch des photos de victimes et de disparus que le bourreau s’est acharné à « réduire en poussière pour qu’il ne reste plus rien ». Lui fait lire des slogans khmers rouges (« À te garder, on ne gagne rien, à t’éliminer on ne perd rien »). Le confronte à ses annotations en rouge sur les listes d’exécution et sur des dossiers d’interrogatoires. Le cadre du Kampuchéa démocratique (nom du Cambodge durant la période khmère rouge) s’explique, raille un témoin ou l’un de ses subordonnés, classe ses souvenirs. Douch se pose en « intellectuel éduqué et loyal ». Se voit en « otage du régime khmer rouge mais aussi l’acteur du crime à S-21 ». L’ex-tortionnaire balance souvent entre aveux et dénis. Il refusait de « mourir pour rien », tout en admettant « vouloir les honneurs, que mon chef me fasse confiance. Je veux des galons comme tout le monde ».

Tant pis s’il faut « prendre une contre-vérité pour en faire une vérité », dans le « travail de la police, il y a du bon et du mauvais ». Mais jamais de place pour l’émotion. Face à la caméra de Rithy Panh, Douch revient sur le sort de son institutrice, violée avec un bâton à S-21. Douch finit par muter l’interrogateur responsable, avec la peur au ventre de se mettre ses chefs à dos.

Il n’a jamais voulu déplaire et a toujours recherché l’innocence dans l’horreur. L’ex-tortionnaire veut croire que la rédemption s’achète avec des mots. Rithy Panh saisit l’ancien bourreau dans cette quête absolue du pardon. Jusqu’à la scène finale et désopilante d’un Douch aujourd’hui réduit à sa plus ridicule expression.

 

(1) « L’Elimination », avec Christophe Bataille. Grasset, 334 pp., 19 €.

 

Paru dans Libération du 9 janvier 2012


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