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mercredi 19 mai 2010 17:20

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Edgar Ramírez, l’effet de souffle

par Françoise-Marie Santucci

tag : Festival de Cannes

Photo Jérôme Bonnet

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«Je dois filmer ce qui est avéré mais on nage en plein non-dit»

Olivier Assayas, réalisateur, évoque les difficultés qu’il a rencontrées en adaptant pour l’écran la vie de Carlos.

« Carlos », hybride abattant

La saga télé d’Olivier Assayas sur le terroriste est présentée aujourd’hui sur grand écran en intégralité. Et hors compétition.

Au saut du lit, sur la terrasse du Palais des Festivals et sans les costumes griffés du terroriste Carlos, qu’il incarne de manière glacée, méthodique, somptueuse, dans le film d’Olivier Assayas, l’acteur vénézuélien Edgar Ramírez se remarque à peine. Son corps presque lourd est vêtu de bleu marine et de souliers à lacets couleur tabac. Un chic un peu froissé, en sourdine. Il parle français (et quatre autres langues) avec un léger accent, pratique le tutoiement immédiat des hispaniques et avec le « tu » vient le sourire aux dents trop blanches (il tourne beaucoup à L.A.), vient également ce magnétisme qui n’a pas besoin d’esbroufe pour se déployer. Il a l’éclat sombre des gens réservés. Son nez est épaté, ses yeux verts bronze. Il vient d’arriver à Cannes, il est d’une affabilité toute simple, s’il est fatigué, on ne le perçoit pas, nerveux non plus. Carlos l’a quitté, semble-t-il.

Pendant cinq heures trente, Edgar Ramírez accomplit à l’écran l’exploit d’apporter LA réponse à une question essentielle. Comment jouer ? Lui-même ne sait pas de quelle manière ce mystère-là est survenu. « J’ai beaucoup lu pour comprendre Carlos et son époque. Une fois sur le plateau, je me suis laissé aller. » La « composition » est pour lui une affaire « hyperdatée », un acteur n’a aucune méthode, dit-il, que des outils qu’il jette dans un grand sac et sort au fur et à mesure de ses besoins. Son besoin à lui est de comprendre la nature humaine dans tous les sens, surtout s’il n’y a aucune logique à rien (avec pareil sujet il fut servi), et que tout est broussailleux, confus. L’élégance de Carlos, par exemple, l’intrigua, révolutionnaire en Pierre Cardin, hédoniste quand la gauche de cette époque était si dogmatique, terne, Tergal et terreur ; ou sa solitude, que l’on prend pour de la « manipulation » alors que les alliances, changeantes, condamnaient le « Chacal » à « n’être que sa propre cause » (vu le temps compté, il est inutile de parler à Edgar de sa fascination pour un tel homme ; oui il l’est sûrement, un peu, mais ce n’est pas le problème, il s’agit de cinéma).

Autour de nous rôde comme un aigle son « publicist », un petit américain maussade qui trouve que l’on discute trop longtemps, sauf qu’Edgar a cette politesse de garçon bien élevé qui a voyagé au gré des affectations de son père, attaché militaire, en Autriche, au Canada, au Mexique, et qu’il adore disséquer son travail. D’être Sud-américain lui a donné la justesse intime de jouer ce Carlos pris comme lui dans une dualité ancestrale « entre gauche et droite, révolution et ordre ». Il dit encore s’être senti « torero » cherchant à mater ce remuant toro qu’était Carlos, puis devenant Carlos et n’étant plus Edgar que quelques heures par jour, lorsqu’il dormait et échappait enfin à l’ombre envahissante. À cause de la brutalité sèche, presque sexuelle, de son jeu, on pense à la figure du gangster, Scarface, les Scorsese, mais Edgar dit que non, son seul modèle était Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, ou un personnage historique, Charles Quint, pour son fascinant exercice du pouvoir.

À l’issue du tournage, Edgar Ramírez a suivi une psychothérapie. Il se sentait épuisé, le corps et les émotions à zéro. « Tout le monde était détruit. » Les dernières semaines ont été les plus étranges, à grossir de quinze kilos pour être ce Carlos désœuvré, exilé au Moyen-Orient entre deux cavalcades. Il a mangé comme un ogre sans pratiquer de sport, lui qui en fait beaucoup d’ordinaire, il a vu son ventre s’arrondir et lui a donné le petit nom de Clémentine, il le choyait autant qu’il en était dégoûté et se rend bien compte, racontant cela, que c’est vraiment un métier de détraqué. Edgar rit, de lui-même et de ce flirt permanent avec le faux. Plus c’est loin de moi, dit-il, plus j’aime. Ainsi fumer comme un pompier à l’écran, lui qui ne fume pas, ainsi cette « fascination » un peu perverse pour l’insolence de Carlos, son « attitude toujours effrontée, hautaine ». Il a trouvé cela « libérateur » de jouer un type si narcissique, cela l’a rendu plus à l’aise avec son corps que d’être cet homme aux gestes sûrs, séducteurs, tranchés. Edgar n’a pas quitté Carlos, pas complètement. 

Paru dans Libération du 19 mai 2010


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