Edition numérique : qui seront les dindons de la farce ?
Pour Lorenzo Soccavo, prospectiviste de l’édition, la véritable révolution n’est pas technologique mais culturelle.
par Lorenzo Soccavo
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CC AZAdam
Lorenzo Soccavo, prospectiviste de l’édition, a écrit l’analyse suivante en décembre 2008, suite l’arrivée du Sony Reader en France.
Entre la rentrée et les prix littéraires, la commercialisation dans les Fnac, en partenariat avec Hachette, du Reader eBook de Sony, nouveau dispositif de lecture basé sur la technologie de l’encre électronique, est passée presque inaperçue. Pourquoi cela ? Il faut dire que Sony joue la prudence : si le fabricant rechigne à prêter ses readers aux journalistes pour des tests utilisateurs critiques, il achète de pleines pages de publicités.
Mais comment cacher que le design et l’ergonomie de ces “machines à lire” demandent sérieusement à être retravaillés ? Dur, en effet, de retrouver le génie du livre dans ces appareils qui négligent visiblement le confort des lecteurs et dont les logiciels de lecture sont encore sous-performants par rapport à ce qu’attendent des lecteurs habitués, soit, à la praticité du livre, soit, aux fonctionnalités du Web 2.0. Difficile aussi pour Sony de soutenir la comparaison avec l’iPhone d’Apple qui en quelques mois semble s’être naturellement imposé comme lecteur d’e-books. Peut-être enfin parce que les consommateurs, de plus en plus informés sur le Web sont de moins en moins moutonniers et ne sont guère tentés de suivre Sony lorsqu’il lance en France à 299 € un modèle en vente aux États-Unis depuis 2007, et au moment même où les américains découvrent eux un nouveau modèle, d’un usage plus intuitif et notamment tactile. La véritable révolution n’est pas technologique mais culturelle. Malgré ces incohérences il semble inévitable que de telles tablettes de lecture améliorées, peut-être sous la forme de rouleaux d’une unique page d’e-paper, se substituent tôt ou tard à ce que nous appelons aujourd’hui livre. L’humanité passerait ainsi des rouleaux de papyrus aux rouleaux… d’e-paper réinscriptible et communicant. Si le livre est jusqu’à maintenant resté à l’écart de la révolution numérique, s’il n’a pas encore connu le destin des disques, des vidéos et des photos, c’est seulement parce qu’aucun terminal électronique de lecture ne lui était dédié. Avec ces lecteurs d’ebooks la situation change, progressivement, mais, radicalement. Dans le même temps, les ventes de CD continuent de chuter et le nombre de films illégalement téléchargés en France dépassera bientôt le nombre d’entrées payantes en salles de cinéma. Pourquoi les livres connaîtraient-ils un autre sort ? Il est indéniable que jours après jours s’imposent de nouveaux usages issus du Web 2.0 : de nouvelles pratiques de lecture, de recherche et d’accès à l’information. Une lecture hypertexte, enrichie, connectée, partagée et commentée, et de plus en plus en mobilité. De nouvelles pratiques d’écritures aussi, collaboratives et en réseau. Et, également, des attentes en termes de personnalisation des interfaces de lecture. Le lecteur devient son propre typographe. Le papier dit électronique (e-paper) n’est au fond qu’une nouvelle technologie d’affichage parmi d’autres. La véritable révolution numérique du livre viendra en fait des performances du langage XML : un balisage invisible aux yeux des lecteurs mais qui permet la diffusion des livres par téléchargement et leur distribution par plusieurs canaux afin de les restituer avec une qualité de mise en page et de lisibilité maximale quel que soit le terminal de lecture utilisé. La prochaine génération sera, comme c’est déjà le cas aux États-Unis depuis 2007 avec la tablette Kindle d’Amazon, connectée aux réseaux de téléphonie 3G. Nous allons ainsi certainement vers une “dématérialisation dure” du livre : une époque où les e-books ne seront même plus téléchargés, mais, simplement lus en streaming, comme pour la musique. Puis, à plus long terme, vers une lecture immersive, à en juger par la convergence entre le Web 3D, la réalité augmentée et l’univers du livre, comme l’ont révélé les premières démonstrations faites par Metaio à la récente Foire du livre de Francfort. Aussi est-il de plus en plus clair que les véritables enjeux sociétaux et culturels ne sont pas tant dans la mutation des dispositifs de lecture que dans les comportements et les usages des lecteurs. Mais, en attendant, qui seront les dindons de la farce de ce passage à l’édition numérique ? Le renouvellement des générations dans les maisons d’édition, l’arrivée en leurs seins des digital natives va certainement les booster. Ce sont les métiers directement liés à la matérialité de l’objet livre qui ont logiquement le plus de soucis à se faire. Les libraires, par exemple, alors qu’Amazon vient de lancer son Windowshop pour une expérience de shopping en ligne plus attractive et testerait la librairie de demain dans Second life. Quant aux lecteurs, les ventes du Reader eBook de Sony durant les fêtes de fin d’année seront justement un bon test. Ils sont déjà de plus en plus nombreux sur le Web à se plaindre du prix des e-books. En quelques jours seulement le cas de la récente biographie de Bob Dylan par François Bon aux éditions Albin Michel est devenu emblématique. Le livre coûte 22 €, la version e-book 18 €, avec une mise en page défectueuse et sans enrichissement par rapport à l’impression papier, et l’édition poche qui devrait sortir en avril 2009 sera autour de 9 €. Cela en dit long. L’actuelle chaîne économique du livre, si elle entre dans l’ère numérique et s’ouvre à un fonctionnement en réseau avec de nouveaux entrants, comme Google, Amazon et les opérateurs de téléphonie mobile, a pour l’instant encore besoin de préserver la part du lion au papier. Si, alors que Christine Albanel annonçait en mai 2008 que le livre et la lecture allaient être rattachés à la Direction générale du développement des médias et de l’économie culturelle, l’État voulait soutenir l’entrée de l’édition française dans le 21e siècle, il devrait rapidement aligner la TVA des ebooks à 19,6 sur celle des livres papier à 5,5. Voire même carrément détaxer les livres, comme Le Clézio en exprimait le souhait dans l’émission Esprit critique de Vincent Josse sur France Inter le 09 octobre dernier, quelques heures à peine avant d’obtenir le Nobel de littérature : «Je crois qu’il faudrait supprimer d’abord les taxes sur les livres, disait-il. Les livres devraient être hors taxes…». L’édition française est aujourd’hui dans une posture délicate, entre l’enclume de ses traditions et le marteau de la financiarisation. Le pire serait qu’au lieu d’innover les éditeurs abdiquent devant les majors du divertissement et autres industries culturelles. Mais le pire n’est pas encore certain. En vérité, aujourd’hui, aucun professionnel du livre sérieux ne peut dire avec certitude sur quel support et comment nous lirons dans les prochaines décennies. Le siècle attend son Gutenberg et rien n’est encore définitivement écrit. Sur le même sujet :
Le livre se déchaîne (28 avril 2007)
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