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mercredi 3 mars 2010 10:47

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Effet de serfs sur la Toile

par Marie Lechner

tags : Google , numérisation , Amazon , crowdfunding

Dessin François Ayroles

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« Nous n’exploitons pas le réseau, c’est le réseau qui nous exploite »

Matteo Pasquinelli est chercheur à la Queen Mary University de Londres. Dans son livre Animals Spirits, le théoricien des médias identifie les conflits sociaux et les modèles économiques à l’œuvre derrière la rhétorique de la culture libre.

Internet serait-il en train de devenir la matrice d’un nouveau système féodal, où une poignée de grands seigneurs exploitent des légions de serfs ? Et non cette société de pairs tant célébrée ? On avait déjà l’impression ces derniers temps, en se baladant sur le Net, d’une foule de gueux faisant la manche en ligne, histoire de récupérer quelques sous auprès des généreux internautes afin de réaliser un film, sortir un disque ou financer une ascension au Népal. Une pratique en pleine expansion appelée crowdfunding, sorte de palliatif honteux de la « culture libre » et de l’économie du don : un pis-aller pour financer la création.

Ce dont l’internaute se doute moins, c’est qu’il est lui-même exploité, souvent à son insu. Une exploitation soft et sans douleur, parfois même consentie en échange de services gratuits ou de menues compensations financières, selon le système du crowdsourcing. Modèle économique apparu vers 2005, il s’appuie sur la disponibilité d’une armée d’internautes assis devant leur écran. Exemple le plus extrême, celui du Mechanical Turk, service d’Amazon qui agrège une myriade de microtâches fastidieuses (traductions, tags, commentaires), proposées par des entreprises désireuses de sous-traiter certaines besognes sans embaucher d’intérimaires. Les turkers, comme on appelle ces soutiers du Net qui acceptent des corvées simples mais gourmandes en temps, sont payés (sauf si l’entreprise estime que la tâche est mal faite), mais les sommes sont dérisoires, entre 1 cent et une poignée de dollars. Certains dénoncent un système d’exploitation à échelle mondiale, ignorant le code du travail et le salaire minimum légal.

Le système Recaptcha tient également du crowdsourcing. Un captcha, c’est cette suite de caractères difformes qu’on vous demande de recopier, histoire de vérifier si vous êtes bien un humain et non une machine malicieuse qui s’apprête à spammer. Chaque jour, 100 millions de captchas seraient utilisés. A raison de quelques secondes pour identifier et taper les caractères sur le clavier, cela représente des centaines de milliers d’heures que les internautes consacrent chaque jour à cette reconnaissance de caractères. Une équipe d’informaticiens a eu l’idée de rentabiliser cette énergie perdue et d’utiliser cette technique pour aider à numériser les livres, notamment les ouvrages anciens bourrés de mots illisibles, que les logiciels de lecture n’arrivent pas toujours à déchiffrer. Recaptcha affiche des mots issus de textes scannés que l’ordinateur n’a pas reconnus, et compte sur l’internaute pour les décrypter. Un travail de fourmi qui intéresse Google. La multinationale, qui est en train de numériser des livres du monde entier et de passer des accords avec les bibliothèques pour numériser leurs collections, a racheté la société Recaptcha. Google va ainsi bénéficier d’une armée d’internautes « bénévoles » pour améliorer son système de reconnaissance optique. Une méthode déjà employée par son Image Labeler, présenté comme un jeu où les internautes sont sollicités pour décrire une image et lui associer des mots clés afin d’aider Google à améliorer son moteur de recherche d’images.

Ce parasitage est pratiqué à grande échelle sur le Web. « Quelques barons possèdent toute l’infrastructure de communication et, en face, une multitude de travailleurs cognitifs freelance sont forcés à la créativité », décrivait le théoricien Matteo Pasquinelli (lire page suivante) lors d’une conférence au festival berlinois Transmediale. Le secteur privé s’engraisse sur le dos de la bête (autrement dit des internautes, blogueurs, indexeurs, vidéastes, musiciens, commentateurs), exploitant sans vergogne la production collective de savoir et « les biens communs » sans rien (ou quasi) en retour.

En échange de la mise à disposition de plateformes d’hébergement (YouTube, Facebook, MySpace…), l’amateur est convié à produire des textes, des images, des vidéos afin de générer du trafic, qui pourra être monétisé, tout comme les quantités de données personnelles qu’il génère. Mais rares sont les sites qui partagent leurs revenus publicitaires.

Le système publicitaire de Google, AdWords et AdSense, infiltre des sites web extrayant des bénéfices sans produire aucun contenu en reversant une part infime à l’hébergeur, car « nous sommes dans le ventre d’un parasite bienveillant », souligne Pasquinelli. « Qu’il simule un monde fictionnel, construise un environnement collaboratif ou simplement fournisse des tuyaux de communication, le parasite immatériel est en parfaite symbiose avec son hôte », écrit-il, car, comme pour son homologue biologique, il implique « toujours une alliance et une relation non hostile. Le parasite ne désire jamais la mort de son hôte. »

Similairement, l’économie du parasite immatériel n’est pas basée sur l’exploitation directe ou l’extorsion, mais sur la rente, estime le théoricien. La rente serait le nouveau modèle économique dominant du capitalisme cognitif et d’Internet. Pour schématiser, le profit est le revenu obtenu par la vente de biens ; la rente, le revenu fourni par l’exploitation monopolistique d’espaces. « À l’époque féodale, c’était l’exploitation de terres cultivées par des paysans, à l’âge d’Internet, c’est l’exploitation d’espaces immatériels cultivés par des producteurs culturels, prosumers [consommateurs producteurs, ndlr] et partisans de la “free culture”. » Ou comment le rêve d’une société mutuelle du don a été totalement dévoyé.

Paru dans Libération du 2 mars 2010


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