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jeudi 12 mars 2009 12:19

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Effeuillons la Margaret

Documentaire. William Karel retrace les derniers jours du règne de la Dame de fer.

par John Burnside (en Ecosse)

tags : documentaire , politique , Libé des écrivains

DR

Mais qui a tué Maggie  ? Documentaire de William Karel, France 2, 22 h 45.

Dans son essai de 1844 intitulé   Politique, Ralph Waldo Emerson en arrive tranquillement, et sans rancœur aucune, à la conclusion apparemment inéluctable que « tout Etat, quel qu’il soit, est corrompu ». Cette corruption peut avoir diverses raisons. Mais celle qui nous est la plus familière au­jourd’hui, cause primordiale de ce théâtre de l’absurde qui se joue chaque soir à l’heure des actualités, c’est le système de partis. Un système qui ouvre la voie à toutes sortes d’abus, allant de la connivence avec les lobbies et les groupes de pression jusqu’à l’apathie pure et simple en passant par la soumission aux pulsions maniaques d’un démagogue. Non pas que les partis soient, en eux-mêmes, si condamnables  ; Emerson le souligne, « ils n’ont à l’origine rien de pervers, puisqu’ils entérinent de manière grossière une relation réelle et durable. Il serait tout aussi avisé de réprouver le vent ou le gel que de blâmer les partis politiques, dont les membres, pour la plupart, seraient bien en peine de justifier leurs positions, mais défendent becs et ­ongles des intérêts qui se trouvent être les leurs. » Le problème surgit dès que les membres d’un parti « s’éloignent de ces fondations naturelles sur l’initiative d’un de leurs dirigeants, et que, obéissant à des considérations personnelles, ils s’aventurent à soutenir et à défendre des positions totalement étrangères à leur propre système. Ce qui de toute éternité corrompt les partis, c’est la personnalité ».

Nulle part cette tragédie de pacotille ne trouve meilleure illustration que dans l’histoire politique récente de la Grande-Bretagne. Avec l’apparent triomphe de Thatcher, c’est une idée nouvelle du « peuple britannique » qui fut d’abord élaborée, puis solidement enracinée dans notre paysage mental. Après Thatcher, nous étions devenus incapables d’imaginer une société civile  ; après Thatcher, nous nous retrouvions soudain à la merci de prédateurs dérégulés. Tout homme politique qui proposait des mesures sociales était automatiquement considéré comme perdu pour les élections. Thatcher avait jaugé une fois pour toutes le tempérament de l’Anglais moyen. Il faut croire que l’Anglais moyen était avide, crédule et farouchement antisocial.

Il y a de cela quelques mois, un journal anglais m’a demandé quel était selon moi l’héritage laissé par Margaret Thatcher, et si j’estimais qu’elle méritait des funérailles d’Etat. Ma réponse fut, j’en ai peur, aussi peu généreuse que miséricordieuse. J’ai répondu que j’étais fa­tigué de Margaret Thatcher, que la ­simple évocation d’un héritage me répugnait (c’est faire preuve de sagesse que de ne jamais considérer les politiciens en termes d’héritage  ; efforçons-nous plutôt d’apprendre des pagailles qu’ils créent), et que j’étais tout à fait favorable à des funérailles d’Etat, à condition qu’on les organise sur-le-champ, tant que cette femme vivait encore, elle que dans ma jeunesse nous appelions « Thatcher, Thatcher, Milk Snatcher » (« Thatcher, Thatcher, tu voles le lait de nos enfants »).

Qui a tué Margaret Thatcher  ? interroge William Karel dans ce merveilleux documentaire consacré aux derniers jours de notre ancienne « dirigeante ». « Je n’oublierai jamais… et je ne leur pardonnerai jamais », déclare Thatcher à Carol, sa fille – mais la vérité, c’est que personne n’a tué personne. Ce sale « héritage » survit encore, à travers tous les Blair, les Brown et les Mandelson qui se sont succédé depuis.

Voilà la tragédie. Je me souviens d’avoir marché dans les rues d’Edimbourg, au lendemain du jour où les Travaillistes sont revenus au pouvoir, quand les plus naïfs d’entre nous pensaient que nous ­avions enfin laissé le thatchérisme derrière nous. Je me souviens de la bonne humeur presque palpable qui régnait dans les cafés et les boutiques, de ce sentiment d’espoir renaissant qu’au début je partageais presque. Pas tout à fait, pourtant – pas parce que je ne voulais pas, mais parce que, comme ce cher vieux Ralph Emerson l’avait déjà compris, les gens qui font de la politique ne sont pas là pour s’occuper des choses qui me tiennent à cœur. « Le philosophe, le poète, ou l’homme de religion […] acceptent rarement les personnes que le soi-disant parti populaire choisit pour être ses ­représentants. […] Ils n’ont pas à cœur les fins qui donnent au nom de démocratie ce qu’il contient d’espoir et de vertu. […] Le monde ne peut attendre d’un parti au pouvoir, quel qu’il soit, aucun bénéfice dans le domaine des sciences, des arts, de l’humain, qui soit proportionné aux ressources de la nation. »

En d’autres termes  : peu importe pour qui vous votez, c’est toujours un politicien qui gagne. Peu importe, non plus, qui obtient des funérailles d’Etat, et qui n’en obtient pas. Margaret Thatcher promouvait le monde impitoyable du chacun pour soi, elle nous a entraînés dans une guerre absurde et sale, elle a renié les fondements mêmes de notre société – et en cela elle fut à la fois méprisable et exemplaire. Nous ne devons pas l’oublier afin de mieux reconnaître, la prochaine fois qu’elle se présentera, cette incarnation ultime de l’homo politicus. Mais nous n’oublierons pas non plus ceux qui sont venus après, hérauts de l’espoir et de la politique des bonnes intentions. Eux aussi nous ont apporté l’avidité, le conflit et la guerre. Plus ça change… *

Que les politiciens promeuvent ce qui leur chante, mais ne les laissons pas décider à notre place ce que doit être notre espoir. En tant qu’écrivain, j’ai choisi de faire partie, pour citer le poète Seamus Heaney, des « vénérateurs ». Mais, politiquement, je conteste tout*.

Texte traduit de l’anglais par David Fauquemberg.

* En français dans le texte.

Paru dans le Libé des Ecrivains, 12 mars 2009


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