ElkY : Plein aux as
par Tania Kahn
tags : jeux en ligne , poker , paris en ligne
Photo Bruno Charoy
Lointaine est l’époque où les nymphettes en jupette observaient d’un œil narquois les surdoués d’Internet, ces gamers au teint diaphane engoncés dans leur rôle d’éternel binoclard. Mais la roue du progrès a tourné si vite que nous voici tous collés à nos tablettes. Et les geeks, promus modèles de réussite. Multimillionnaire à 30 ans, Elky, du nom de son avatar sur la Toile, a bâti sa réputation et sa fortune online. Cet ancien champion de jeu vidéo est le quatrième français à détenir la « Triple Couronne », la plus haute distinction décernée aux joueurs de poker. Une histoire 2.0 commence souvent dans une chambrette d’adolescent, les volets clos, en banlieue pavillonnaire. Pour Elky, c’est en Seine-et-Marne, à Melun, dans la chambre de son grand-frère. « On bataillait sur notre console Matel, il y avait un jeu de poisson qui grossissait, une course de chevaux. » Jusqu’à la sortie en 1998 du jeu en réseau Starcraft, « un univers en temps réel où trois ethnies s’affrontent pour la domination d’un territoire ». Elky découvre alors toute une communauté de gamers et se fait remarquer dans les LAN-parties (Local Area Network). Il raconte l’effervescence : « Une salle bondée de joueurs venus s’affronter par ordinateurs interposés et dormant parfois sur place. » Il remporte le championnat de France de jeux vidéo et part en Corée du Sud pour les World Cyber Games 2001. Enfermé dans une cabine, écouteurs et lunettes noires vissés sur la tête, il décroche le titre de numéro 2 mondial et s’installe en Corée. Là-bas, les joueurs ont des allures de cyborgs. « Les Asiatiques vouent un véritable culte au jeu vidéo. C’est un sport national. Une finale peut-être suivie par des centaines de milliers de téléspectateurs. » En 2003, à 22 ans, ce fils d’un employé de banque gagne 80 000 dollars par an (60 000 euros) tandis que la même année, un inconnu, Chris Moneymaker, se fait 2,5 millions de dollars (1,8 million d’euros) aux World Series of Poker (WSOP). « Chris Moneymaker s’était qualifié aux WSOP sur Internet où les mises de départ sont plus modestes, donc accessibles à tous. Il a ouvert la voie à une nouvelle génération de joueurs. » Ni une ni deux, appâté par les dollars, Elky lâche son joystick et enchaîne les parties online, « de six à dix-huit heures par jour ». Une vraie machine, capable de jouer sur quatorze tables en même temps. Dans la bulle des cyber-joueurs, il ne passe pas inaperçu. Dès 2006, le site PokerStars le sponsorise, lui payant son ticket d’entrée dans les salles de jeu des casinos. Vegas, Londres, Barcelone, Deauville. Entre 2006 et 2011, il empoche plus de 8 millions de dollars en tournoi live. Dans les casinos comme dans la vie, cela fait bien longtemps que plus personne ne l’appelle Bertrand Grospellier, « trop difficile à prononcer pour un Coréen ». Elky, c’est un diminutif pour « Elkantar », un personnage de jeu de rôles. Il fait vivre son avatar. Change de look comme on choisit le costume de son personnage dans un jeu vidéo, une facétie qui se moque bien du sérieux des croupiers et des autres joueurs plus traditionnels dans leur allure. En 2008, à Macao, il débarque à la table de jeu grimé en joker (l’ennemi de Batman). « Un buzz médiatique », dit-il. Une autre fois ce sont ses cheveux, « teints en rose puis en blond », façon mutant. Du coup, on se figure un homme impétueux, qui s’attarde sur ses victoires et pérore en narrant des anecdotes chargées d’exclamations et de mots exagérément longs. Mais le ton n’y est pas. Il a plutôt l’air du type normal, à qui la vie aurait assigné une destinée qui l’est moins. Il raconte, flegmatique, ses deux premiers millions gagnés en 2008 lors d’un tournoi aux Caraïbes, et ses 250 000 dollars perdus en trois jours l’année d’après. Une perte qui l’indiffère mais qu’il justifie : « C’est une somme raisonnable par rapport à mes gains. Il y a une part de hasard inhérente au poker, incontrôlable, qu’il faut accepter. Pour bien jouer, il faut se détacher de l’argent. Sinon, ça peut changer notre système de jeu. » De son magot, il use sans aucune exubérance. Il n’a pas acheté d’appartement, ni offert de cadeaux extravagants à sa famille. En fait, ce jeune homme au visage pâle et anguleux est assez éloigné des pittoresques ténors des casinos qu’on imagine. Cet observateur hors pair pousse son avantage en décryptant la psychologie des autres joueurs et les accule vers la sortie. Commentaire de l’intéressé : « Je ne suis pas un manipulateur. Les jeux vidéo, comme le poker, sont une affaire d’observation et de rapidité d’exécution. Si mon adversaire est timide, j’en profite pour le relancer mais s’il est agressif, je le laisse jouer. » Une personnalité que détaille Georges Djen, directeur de la publication de Live Poker Magazine : « Elky est un joueur au moral d’acier. Il est doué pour chauffer une table de jeu en quelques secondes et doté d’une extraordinaire capacité d’analyse. Il est à mon avis le meilleur joueur en Europe et certainement le numéro 3 mondial. » Mais, assis à la table d’un café, l’agressivité du joueur s’est dissipée. Son élocution est rapide, « aussi rapide que défilent les images dans ma tête ». Il essaie d’y remédier, suit des cours de média-training et cherche le regard de son attachée de presse installée à la table d’à côté, comme s’il avait besoin d’une approbation. C’est un homme peu expansif qui raconte, du bout des lèvres, qu’il a une petite amie coréenne depuis sept ans : « Elle me suit dans mes déplacements, et ce n’est pas toujours simple. » On n’en saura pas plus, ce garçon ne fait pas dans le sentiment. Quant à ses amis, « dans ce milieu, il est difficile de faire le tri ». En quête de nouveaux challenges, il a défié l’un d’entre eux au kick-boxing. « Je reviens tout juste d’un mois d’entraînement en Thaïlande, je compte bien le battre. » Parier, gagner, c’est ce qu’il fait de mieux mais il n’adule aucun dieu et n’est pas superstitieux. Exit les gris-gris et les numéros fétiches. Il évoque quand même un tee-shirt à falbalas, le hasard veut qu’il l’ait porté lors de plusieurs victoires. Il raconte qu’il a remporté une autre gageure, celle de perdre en trois mois les 25 kilos accumulés à force de s’enliser dans son fauteuil de joueur. Apatride, il vit aujourd’hui à Londres, et les mots en anglais lui viennent plus facilement, n’en déplaise à son patronyme très français. « Il est plus facile de voyager depuis Londres, et puis, on paie moins d’impôts. » La Corée garde une place particulière dans son cœur : « C’est un pays qui ne dort jamais, où tout est possible, bien plus qu’en Europe. » Sinon, il aime regarder les blockbusters, n’a pas d’avis sur la crise et ne se sent pas investi d’un rôle particulier lié à sa fortune ou à sa médiatisation. Évidemment, il garde un œil averti sur l’évolution de la législation du poker, et pense que Strauss-Kahn pourrait gagner la présidentielle. Il a dû déconnecter. Paru dans Libération du 7 octobre 2011
Il y a 5 réactions à cet article.
Lire les réactions.Réagir à cet article.
Partager cet article
Partager Tweet


