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lundi 13 octobre 2008 13:15

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Eloge de l’amateurisme

Festival. Alchimicinéma célèbre le film de touriste et familial.

par Marie Lechner

tags : vidéo , festival , YouTube

Le Corso, un documentaire animalier en 3D de Bertrand Dezoteux. Photo Bertrand Dezoteux

Alchimicinéma, au Centre d’art, Ferme du buisson, Noisiel (77). Le 18 octobre à 18 heures.
Alchimicinéma, enquête sur une image invisible, de Jean-Marc Chapoulie, Ed. les Presses du réel.

« Qui s’intéresse à ces images mal foutues, mal cadrées, tremblantes, dont l’équilibre tient à l’assiette de deux jambes gauches [...] ? Qui s’intéresse vraiment à un film amateur ? » Jean-Marc Chapoulie, vidéaste et commissaire, a dédié plus d’une centaine de séances à ces films sans genre, format, style ou époque.

Tout commence par une expérience traumatique, qu’il raconte en ouverture de son livre Alchimicinéma : invité chez un inconnu, il se retrouve à visionner son film de mariage en Super-8. « Je ne connaissais aucun membre de la famille filmée et j’assistais donc à l’ineptie, au degré zéro de vouloir dire quelque chose », écrit-il consterné. Des images presque « douloureuses qui nous laissent devant un vide ». Et beaucoup d’interrogations... De là, son intérêt pour les « films de salle à manger », et plus largement pour l’activité des filmeurs ordinaires.

Depuis 2001, Chapoulie traque ces « images invisibles » qui se tournent par milliers chaque jour. Il passe ainsi six mois sur les traces de Jean Nolle, agriculteur, inventeur et cinéaste amateur, qui a réalisé 90 films à travers le monde pour les montrer à sa sœur, sa mère et quelques voisins. Seule piste, un mémoire d’étudiant qui mentionne une interview de Melville parlant de Nolle, qui le mènera jusqu’au grenier de sa sœur où il découvre une centaine de pellicules désormais au chaud à la Cinémathèque. Parmi elles, Welcome to Arizona (1959) : Jean Nolle, en vacances dans le Colorado, s’amuse de son statut de touriste en lisant à toute vitesse les dépliants touristiques : « un Etat qui possède la plus belle collection de cailloux in the worrrld. Et c’est vrai ! »

Chapoulie s’enthousiasme pour ces formes d’art populaire, ce cinéma affranchi, non conformiste, ces « gestes bizarres ». En observant ces pratiques, le vidéaste recherche « la singularité, non l’excellence ». Pour montrer ces « objets trouvés, involontaires », il imagine un écrin, Alchimicinéma, rendez-vous mensuel au Frac Champagne-Ardennes qui va ensuite vagabonder. Les séances s’apparentent plus à des performances qu’à des projections. « Il s’agit de montrer des images dans différents lieux comme si j’étais chez moi, pour une projection entre amis. »

Celui qui vient à Alchimicinéma ne sait pas au juste ce qu’il va voir. Chapoulie, maître de cérémonie, tour à tour bonimenteur ou projectionniste, présente, manipule, commente l’image. Un jour, il se glisse discrètement dans le public avec des cassettes VHS, qu’il enfile dans le magnétoscope comme à la maison. Un autre, il s’allonge sous l’écran pour voir les images différemment, ou utilise l’outil de conférence Powerpoint pour contempler « 111 ans de cinéma en 111 minutes ».

Tout en faisant la part belle aux filmeurs anonymes, il met côte à côte des films de tous horizons (scientifiques, industriels, artistiques, éducatifs), style, durée et formats (du Super-8 au DVD). Alchimicinéma s’intéresse « à ces choses à côté », questionnant le rapport à la perception, cassant les croyances liées à l’image. Chapoulie organise ainsi logiquement le « premier festival international de bonus DVD » au Fresnoy, consacré aux making-of, teaser, interviews des réalisateurs, recettes de cuisine, jeux... Un festival qu’il rêve de rééditer au Cannet, la ville jumelle de Cannes : « A Cannes vous voyez le grand film, au Cannet vous avez sa bande-annonce, Le Cannet comme ville bonus de Cannes. »

Samedi, Alchimicinéma s’installe à la Ferme du buisson. L’occasion d’interroger ce drôle d’endroit, ancienne ferme reconvertie en centre culturel. Du champ de betteraves à la ville nouvelle, de l’agriculture à la culture, du lieu de production au parc d’attractions, la séance s’interrogera sur la manière dont s’est généralisée la perception du touriste (y compris dans les lieux culturels). Entre autres gâteries, un petit tour à Mouton Village, dans le pays ménigoutais, avec ce film éducatif montrant le passage de l’élevage ovin traditionnel au parc à thème, ou le Corso, docu animalier en 3D de Dezoteux. « Dans ces films, il y a toujours quelque chose qui leur échappe, ce sont eux qui décrivent le mieux ce qu’est Disneyland. Le propre d’un film de touriste, c’est qu’il témoigne malgré lui d’un événement », constate-t-il.

Du cinématographe au téléphone portable, les « opérateurs Lumière » prolifèrent : « Touristes ­camescopeurs, armé de téléphone, avec cette nécessité de tout témoinscoper » Dix heures de vidéos sont uploadées chaque minute sur YouTube. Les films amateurs ont trouvé un endroit où s’exhiber, même si, noyés dans la masse, ils restent souvent invisibles. Chapoulie, attaché à la physicalité des objets, rêverait de refaire une cinémathèque comme Langlois à l’époque pour recueillir toutes ces formes ontologiques d’images en mouvement, un lieu où l’on pourrait venir déposer un film et le diffuser, « un endroit où l’on passe un moment avec un film ».


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