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mercredi 19 octobre 2011 15:52

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En Floride, un campus virtuel bien réel

par Fabrice Rousselot

tags : vidéo , éducation , États-Unis

Dessin Rocco

De notre envoyé spécial à Gainesville (Floride)

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A l’Université de Floride (UF), on appelle ça le « festival du cinéma ». Ou comment, quelques jours avant les examens, des dizaines d’étudiants se retrouvent pour regarder ensemble sur un ordinateur la quinzaine de cours sur internet qu’ils n’ont pas encore eu le temps — ou l’envie — de préparer. Histoire de réviser un peu pour ne pas avoir une trop mauvaise note. « C’est vrai, certains choisissent de le faire un vrai marathon, reconnaît Britanny Potanovic, une étudiante en comptabilité qui s’est installée devant son portable à la bibliothèque ouest du campus, mais moi, je ne préfère pas. J’ai un partiel dans deux jours et j’ai seulement trois cours en ligne en retard. Je vais me les repasser maintenant et prendre des notes. Je retiens mieux comme ça et quand je ne comprends pas, je peux revenir en arrière. »

Aux États-Unis, l’Université de Floride, située à Gainesville, tout au nord de l’Etat, est considérée comme précurseure. Sur l’immense campus qui rassemble plus de 50 000 étudiants, 5% des cours sont numériques, dispensés sur internet. Et dans le « Business College », où l’on apprend l’économie, le ratio est proche des 30%. Chacun peut donc regarder les cours à loisir et à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, dans sa chambre, la bibliothèque ou dans la salle de gym en faisant ses exercices. Quelquefois, on croise même des étudiants en train de suivre leur cours de marketing assis tranquillement sous un arbre, les yeux fixés sur leur téléphone mobile.

En réalité, l’UF a commencé à filmer ses cours très tôt, dès le début des années 80. A l’époque, ils passaient sur des écrans de télévision dans plusieurs salles du campus. « On appelait cela une plate-forme électronique et c’était une nécessité, explique Andrew McCollough, le principal-adjoint en charge de l’enseignement numérique, nous n’avions tout simplement pas les moyens de payer suffisamment de professeurs pour satisfaire le nombre grandissant d’étudiants. C’était donc une façon de réduire les coûts. Aujourd’hui, c’est toujours vrai mais un peu moins, car les équipes de techniciens que nous employons coûtent cher. Mais certaines des classes de nos professeurs d’économie sont suivies par 1500 élèves. Il serait évidemment impossible et contre-productif d’essayer de les rassembler dans une même salle. De surcroît, avec l’ère numérique, nous avons aussi le sentiment d’expérimenter de nouvelles voies éducatives. Les cours en ligne ont énormément d’avantages pédagogiques, ils ont aussi quelques inconvénients et nous sommes en phase d’exploration. »

Désormais en quatrième année, à quelques mois de son diplôme de marketing, Hannah Wompole dit qu’elle est une « pro » et une « accroc » de ses classes en ligne. « Pour moi, c’est tellement mieux, assure-t-elle, cela me permet d’organiser ma semaine comme je le désire. Si je veux le regarder en direct, je le fais. Mais si j’ai un problème d’horaire, alors je le regarde plus tard. Surtout, je suis moins distraite quand je regarde mon cours sur ordinateur que dans une classe où il y a du bruit et où les gens parlent tout le temps ».

En fait, au Business College, tous les cours d’introduction à une matière sont sur Internet. Les étudiants peuvent les regarder live en streaming, les télécharger ou même les récupérer sur leurs comptes Itunes pour les visionner quand ils le veulent. Ils sont filmés tous les jours devant une audience de quelques dizaines d’étudiants, qui posent des questions à leur guise.

Ce jour-là, c’est Richard Lutz, l’un des professeurs de marketing, qui enregistre son cours. Dans une salle adjacente, un technicien peaufine la « mise en scène » avec quatre caméras. Quand il utilise un document, Lutz le place face à une petite caméra disposée sur un pupitre à côté de lui pour que le technicien puisse zoomer et s’assurer que le texte ou le diagramme est bien lisible. « Mon cours est le même que s’il n’était pas enregistré mais cela nécessite un peu de travail pour les caméras, explique Richard Lutz, il faut savoir à quel moment montrer tel ou tel élément. Il faut aussi répéter bien fort les questions des étudiants qui sont présents, car on ne les entend pas sur Internet. Mais on s’habitue vite. Et puis les possibilités d’annexer du contenu sont infinies. J’utilise par exemple beaucoup de vidéos sur YouTube dans nombre de mes cours sur la publicité. Le fait de pouvoir avoir recours à du visuel est très pratique. »

Le développement des cours en ligne est toutefois au cœur d’un vaste débat aux Etats-Unis. Certains experts ont notamment souligné le danger qui existait à perdre le contact direct entre les étudiants et les professeurs. Assurant que les échanges entre les enseignants et leurs élèves étaient un élément indispensable de l’expérience pédagogique. A l’Université de Floride, on répond tout d’abord que les étudiants ont accès à un forum de discussion après le visionnage de leurs classes et qu’ils peuvent y poser toutes les questions qu’ils souhaitent. Questions auxquelles les professeurs et leurs assistants apportent des réponses généralement dans les 24 heures. Les enseignants ont également des horaires durant la semaine réservée aux têtes à têtes avec leurs élèves, quand ces derniers le réclament.

« Honnêtement, je pense que mes cours en ligne sont aussi bons que mes autres cours, assure Mark Rush, un professeur d’économie, il faut juste faire attention à ne pas se gratter en dessous de la ceinture devant la caméra… Mais c’est vrai que l’on peut perdre quelque chose dans sa relation à l’étudiant. J’apprécie quand je peux suivre quelqu’un pendant les quatre ans qu’il passe à l’université. Cela permet de mieux le guider. Mais on ne peut pas tout avoir. C’est aussi très gratifiant de savoir que sa classe est suivie par plus de 1 000 élèves. »

Brooke Lower, qui espère elle aussi décrocher son diplôme de comptable, estime même que le recours à l’internet permet une éducation « plus démocratique ». « Personne ne veut le dire, mais tout le monde sait que certains professeurs sont moins bons que d’autres, souligne-t-elle, et souvent cela peut représenter un immense handicap. Si on sait par exemple que l’on a décroché le professeur qui n’est pas terrible, alors on peut être pénalisé pendant une année. Vu le prix que l’on paie pour son éducation dans ce pays, c’est inadmissible. Avec les cours par Internet, au moins, on est sûr d’être plusieurs centaines à pouvoir profiter de la même qualité d’enseignement. »

Andrew Mc Collough, le directeur adjoint, est le premier à dire qu’il existe des limites aux cours sur Internet. Certaines matières, comme la philosophie par exemple, se prêtent mal à l’exercice. Les examens eux aussi, ne se passent pas sur Internet, à l’exception de certains d’entre eux, destinés aux étudiants qui ne sont pas sur le campus. Lui estime que la meilleure des solutions est un mélange, avec des cours numériques et d’autres classiques. « Il faut trouver le bon équilibre, celui qui correspond le mieux aux étudiants, ajoute-t-il, il ne faut pas oublier que cette nouvelle génération passe sa vie devant des écrans, de toutes tailles. On peut estimer que c’est bien ou que c’est mal, mais d’un point de vue éducatif, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas laisser passer. Si un gamin apprend plus en allant sur Youtube, sur la recommandation d’un professeur, alors c’est évidemment bénéfique. »

De retour à la bibliothèque, Britanny est toujours plongée dans ses révisions sur ordinateur. « Je vais m’interrompre pour aller à d’autres cours, dit-elle, et puis ce soir je m’y remettrais ». « Le gros avantage, conclut-elle dans un sourire, c’est qu’on peut même visionner nos cours en pyjama… »

 

Paru dans Libération du 18 octobre 2011


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