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jeudi 13 novembre 2008 14:56

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En arrière toute !

par Umberto Eco

tag : Microsoft

CC ben-

Traduit de l’italien par Robert Maggiori.

Dans mon livre, A reculons comme une écrevisse (Grasset), j’avais signalé que nous sommes en train d’assister à une intéressante régression technologique. Avant tout, l’influence dérangeante de la télévision avait été mise sous contrôle, grâce à la télécommande avec laquelle le spectateur pouvait jouer du zapping et entrer ainsi dans une phase de liberté créative, dite « phase de blob ». La libération définitive par rapport à la télévision avait été gagnée grâce au magnétoscope, avec quoi se réalisait l’évolution vers le cinématographe. En outre, avec la télécommande, on pouvait arrêter le son, en retrouvant les fastes du cinéma muet. Entre-temps, Internet, en imposant une communication éminemment alphabétique, avait liquidé la Civilisation des images tant redoutée. Dès lors, on pouvait même éliminer les images, en inventant une sorte de boîte qui serait capable de n’émettre que des sons et qui ne nécessiterait pas l’usage de la télécommande. Je croyais blaguer, en imaginant la découverte de la radio, mais (évidemment inspiré par un dieu tutélaire) je vaticinais l’avènement de l’iPod.

Enfin le dernier stade avait été atteint lorsque, pendant qu’on transmettait par voie hertzienne, avait commencé, avec les pay-TV, la nouvelle ère de la transmission par câble  : on passa de la télégraphie sans fils à la téléphonie avec fils –phase complètement réalisée par Internet– en dépassant Marconi et en revenant à Meucci ou à Graham Bell.

Dans mon livre, j’appliquais aussi ces principes à la vie politique (j’ai par ailleurs noté, dans un article récent, qu’en Italie, avec le nouveau gouvernement, on est en train de revenir aux nuits de 1944, avec les patrouilles militaires dans les rues, les écoliers et les maîtresses en blouse et la probable réouverture des maisons closes). Mais il est arrivé bien plus. Quiconque a dû acheter récemment un nouvel ordinateur (ils deviennent obsolètes en trois ans), s’est rendu compte qu’il ne pouvait trouver que ceux où était déjà installé Windows Vista. Or il suffit d’aller sur Internet et lire dans divers blogs ce que les utilisateurs pensent de Vista (je ne me hasarde pas à le rapporter pour ne pas finir devant un tribunal), et ce que te disent les amis tombés dans ce piège, pour prendre la résolution (peut-être erronée, mais très ferme) de ne pas acheter un ordinateur avec Vista. Mais si vous voulez une machine mise à jour, de proportions raisonnables, vous devrez vous taper Vista. Ou alors vous rabattre sur un clone grand comme camion remorque, assemblé par un revendeur plein de bonne volonté qui installe encore Windows XP ou les versions antérieures. Comme ça, votre bureau ressemble à un laboratoire avec les énormes ordinateurs à valves des années 50. Je crois que les constructeurs d’ordinateurs se sont aperçus que les ventes diminuent sensiblement parce que l’usager, pour ne pas avoir Vista, renonce à rénover son matériel.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Pour le savoir, il faut que vous alliez sur Internet et cherchiez « Vista Downgrading » ou quelque chose de semblable. Là, on vous explique que, si vous avez acheté un nouvel ordinateur avec Vista, en le payant ce qu’il vaut, vous pourriez, en déboursant une somme supplémentaire (ce n’est pas aussi simple : il faut passer à travers toute une procédure que j’ai refusé de comprendre) et après mille aventures, bénéficier de nouveau de Windows XP ou de versions précédentes. Ceux qui utilisent les ordinateurs savent ce qu’est l’upgrading : c’est quelque chose qui te permet la mise à jour de ton logiciel, jusqu’au dernier perfectionnement. Par conséquent, le downgrading est la possibilité de ramener ton ordinateur, très en pointe, à l’heureuse condition de programmes plus anciens. En payant. Avant que sur Internet on invente ce très beau néologisme, dans un dictionnaire français-anglais normal, on trouvait que downgrade, comme substantif, signifiait déclin et rabais, ou version réduite, alors que comme verbe il signifiait rétrograder, dégrader, redimensionner et avilir. Autrement dit, on nous donne la possibilité, moyennant un certain travail et une certaine somme, d’avilir et de dégrader quelque chose qu’on avait payé une certaine somme pour avoir. Bref, c’est comme acheter une Ferrari à un prix très élevé, et ensuite payer afin que le mécanicien la réduise aux prestations d’une 2 CV.

La chose serait incroyable si elle n’était pas vraie, et online on trouve de centaines de pauvres hères qui travaillent comme des fous et paient ce qu’il faut payer pour dégrader leur système. Quand arrivera-t-on au stade où, pour une somme raisonnable, leur ordinateur sera changé en cahier, avec un encrier, et un stylo à plume Perry ? Mais l’affaire n’est pas seulement paradoxale. Il y a des progrès technologiques au-delà desquels on ne peut pas aller. On ne peut pas inventer une cuillère mécanique, celle d’il y a deux mille ans fait encore très bien l’affaire. On a abandonné le Concorde qui pourtant faisait Paris-New York en trois heures. Je ne suis pas sûr qu’ils aient bien fait, mais le progrès peut aussi signifier faire deux pas en arrière, comme revenir à l’énergie éolienne au lieu du pétrole et des ­choses de ce genre. Soyez tendus vers le futur ! En arrière toute !

Paru dans Libération du 13 novembre 2008


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