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mercredi 8 février 2012 12:01

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En campagne fleurit la crise d’antennes

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : politique , radio , CSA , temps de parole

Photo Alexander Boden, CC BY SA

Un Souchier part en vrille et c’est tout le PAF qui dévisse. Samedi matin, en direct sur Europe 1, Dominique Souchier, quinze ans de C’est arrivé cette semaine au compteur, annonce qu’il met une fin à son émission. Motif : sa direction lui interdit désormais de recevoir des invités politiques au prétexte de respecter le temps de parole pendant la présidentielle. Ah, terrible démocratie imposant aux télés et radios de recevoir tous les candidats à l’Elysée quand ce serait quand même plus simple de ne recevoir que Nicolas Sarkozy et François Hollande… Mais voilà, il y a un Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), chargé d’appliquer la loi et d’assurer le pluralisme dans les médias. Lequel CSA a rendu publics vendredi les relevés de temps de parole de janvier qui montrent, quelle surprise, une bipolarisation ou plutôt un hold-up des antennes au bénéfice de Sarkozy et Hollande. Le Président a squatté entre 15% (sur M6) et 48% (sur BFM Business) du temps de parole.

Si télés et radios ont jusqu’au 19 mars pour se remettre d’aplomb, la sortie de Souchier pourrait bien faire des émules dans le PAF. D’autant que tous n’appliquent pas de la même façon les règles du CSA. Visite guidée du pataquès.

 

Si vous avez manqué le débat

 

Bon alors, on s’accroche. D’abord, il y a trois périodes.

 

Voir l’infographie en grand

 

- L’actuelle : il s’agit là de respecter l’équité du temps de parole (quand le candidat ou un de ses soutiens parlent) et du temps d’antenne (quand la télé ou la radio parle d’un candidat). L’équité, c’est du doigt mouillé : résultats aux précédentes élections, sondages, capacité à faire campagne. Un principe qui privilégie les candidats des grands partis et fait hurler les autres.

- À partir du 20 mars, jour de la publication de la liste des candidats au JO, on entre dans la deuxième période : égalité du temps de parole et équité du temps d’antenne.

- Puis dès le 9 avril, deux semaines avant le premier tour (22 avril), c’est la troisième période : égalité de temps de parole et de temps d’antenne. Avec un bonus : des conditions de programmation comparables qui interdisent de coller les petits candidats au milieu de la nuit.

 

Et qu’est-ce que ça donne ?

En janvier, c’est du grand n’importe quoi. Qui donc, sur TF1, se retrouve en troisième position avec 20% du temps de parole derrière Sarkozy et Hollande ? Nathalie Arthaud, la candidate de Lutte ouvrière ! Et qui, sur M6, a eu le temps de parole le plus long ? Marine Le Pen. Mais la Une, comme les autres, a jusqu’au 19 mars pour compenser. C’est dire qu’on risque de ne plus voir très souvent Nathalie Arthaud sur TF1. Sur les chaînes info qui retransmettent les meetings en direct, on arrive à des scores pantagruéliques avec 18 h 40 de Sarkozy (ou de ses soutiens) sur LCI. Ou 16 h 13 de Hollande sur i-Télé.

 

 

Et c’est quoi le problème ?

 

Pour l’instant, ça va : c’est le régime de l’équité. Mais à partir du 20 mars, il faudra qu’une minute de Sarkozy soit compensée par une minute de Mélenchon, de Hollande, de Nihous, etc. Facile à faire pour une quotidienne, plus compliquée pour une émission hebdomadaire. Sauf que télés et radios ne sont pas tenues, dans cette période, de compenser au même moment : en clair, le 20 heures de France 2 peut inviter certains candidats et les autres être reçus au 13 heures ou dans Mots croisés. Ce qui ne sera plus autorisé lors de la troisième période où régnera la stricte égalité.

 

Info ou rigolade ?

Attention : pour son calcul du temps de parole, le CSA distingue les JT et magazines d’information des autres programmes. En clair, le sérieux de la rigolade. Dans cette catégorie, selon le dernier relevé, TF1 a ainsi accordé non pas une minute, non pas une heure mais bel et bien zéro temps de parole aux politiques. Quand France 2 totalise 1 h 52 dans les émissions dites « de programmes », à savoir essentiellement On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, où il reçoit les candidats depuis début janvier. Canal + est le champion en la matière avec 4h16, un gros volume dû surtout au Grand Journal (mais pas l’émission Dimanche+ comptabilisée avec les JT, c’est bien, vous suivez).

 

Et pourquoi Ruquier alors ?

 

Mais oui, vous suivez vraiment. Ruquier est en effet une émission de programmes avec des politiques, mais les autres émissions de programmes de France 2 n’y ont plus droit. « A France Télévisions, nous avons décidé de ne plus recevoir les politiques que dans les magazines d’information », explique Anne Grand d’Esnon, directrice des relations institutionnelles, avec une exception par chaîne : “On n’est pas couché” sur France 2, “Ce Soir (ou jamais !)” sur France 3, “C à vous” sur France 5 et “le Monde vu par” sur France Ô. »

Problème, les émissions en question ne sont pas forcément au courant, ainsi Frédéric Taddeï : « Je pensais qu’on n’avait plus le droit d’inviter de politiques, et puis j’ai vu que Ruquier le faisait… » D’ubuesques, les situations peuvent virer au brindezingue, comme dans le cas de Christophe Alévêque, qui le temps de la campagne s’est inventé un personnage de candidat pour rire, Super rebelle, et se retrouve sur la liste des candidats établie par France Télévisions. Et se voit rejeté d’Avant-Première sur France 2, au prétexte que l’émission ne peut recevoir d’invités politiques… « Je ne crie pas à la censure, dit Alévêque, pince-sans-rire, mais juste, enlevez-moi de cette liste ! »

 

Le cas Souchier

 

Dans C’est arrivé cette semaine sur Europe 1, Dominique Souchier retraçait l’actualité de la semaine avec des invités de tous horizons : économistes, philosophes, politiques, historiens. Cette décision de ne plus inviter de politiques (prise en son absence et dont il a eu vent par un SMS) le « meurtrit ». La responsable de la meurtrissure, la directrice de l’info, Arlette Chabot, se défend : « On a tous des difficultés avec la loi sur le temps de parole, alors on voit comment un peu mieux contrôler. Nous avons décidé de réserver les invités politiques aux émissions politiques, et de demander aux autres émissions de ne pas en inviter, c’est le cas de Dominique Souchier, mais aussi “Des clics et des claques”. »

 

Photo Europe 1

 

La décision vient donc d’Europe 1 et pas du CSA, et pour Dominique Souchier, c’est clair : « Il n’y a aucune règle qui dit "il n’y aura pas d’invité politique chez Souchier". Dans cette histoire, le CSA a bon dos. » « Oui, répond Arlette Chabot, mais sinon on ne s’en sort pas, là il y avait l’idée d’échapper à une comptabilité compliquée, puisqu’il aurait fallu compenser l’invité politique de Dominique Souchier en invitant des petits candidats dans d’autres émissions de programmes. » Fallait-il classer Souchier dans les programmes ? C’est la question que se pose Fabienne Le Moal, présidente de la société des journalistes d’Europe 1 qui soutient Souchier : « Nous allons avoir un débat avec Denis Olivennes [PDG d’Europe 1, ndlr] pour voir comment on respecte la pluralité politique sans tuer le débat. »

 

Combien de Souchier ?

 

À RTL, « on continue d’inviter jusqu’au 20 mars ». Mais après, indique un porte-parole de la station, « nous édicterons des règles pour ce principe, il est vrai, très contraignant, du respect des temps de parole ». À France Inter, la directrice adjointe, Laurence Bloch, parle d’« un travail de pédagogie incessant, constant et répété ». Pas d’interdiction sur la radio publique, mais une « recommandation » écrite par Laurence Bloch et Philippe Val à tous les producteurs d’émissions de programmes (donc en dehors de l’info). « Nous leur recommandons, explique-t-elle, d’éviter le plus possible d’inviter les candidats mais s’ils le font, à charge pour eux de respecter les règles du CSA dans leur émission et de recevoir les autres. » Ce qui, au passage, au regard des règles du CSA, n’était pas obligatoire…

 

Paru dans Libération du 7 février 2012


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