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vendredi 9 février 2007 15:47

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Encapsulés pour l’éternité

Récolter les multiples traces numériques laissées par quelqu’un de son vivant pour pouvoir les consulter après sa mort.. C’est l’ambition de Mission Eternity, un projet fou du collectif etoy, qui prévoit aussi un sarcophage futuriste pour les cendres des défunts.

par Marie Lechner

tags : net-art , réseau social , mort

CC Everett Taasevigen

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Les projets artistiques de cimetières virtuels pullulent

A notre mort, que restera-t-il ? Quelques vieux os et le souvenir diffus que garderont de nous nos amis. Depuis l’entrée dans l’ère du numérique, on laisse aussi derrière soi d’innombrables traces (photos, vidéos, textes...) sur les blogs, les forums, les sites de commerce en ligne, les mails, etc., autant de cendres digitales et imputrescibles qui nous survivent, dispersées dans le cyberespace.

« Le mort continue d’exister comme biomasse et traces dans la mémoire globale, dans les banques de données gouvernementales, les archives familiales, professionnelles, et dans les données émotionnelles stockées dans la biomémoire de notre réseau social », analyse la société etoy.CORPORATION, à l’initiative d’un projet au (très) long cours, Mission Eternity, qui pourrait reconfigurer en profondeur le culte des morts. Le principal arsenal de ce collectif artistique suisse pour accéder à l’immortalité consiste à créer des « capsules » qui contiennent des fragments numériques de notre vie, particules de données qui circuleraient à jamais dans l’infosphère.

Etoy s’est fait connaître en tenant héroïquement tête au géant du jouet américain eToys (avec un « s ») lors d’une bataille-performance historique, « Toywar », en 1999, pour conserver son nom de domaine. Avec Mission Eternity, les agitateurs se confrontent à des questions existentielles, telles la mémoire (sa conservation et sa perte), le temps et la mort. Un sujet qui a surgi alors qu’ils fréquentaient les maisons de retraite, interrogeant les personnes âgées sur leur rapport aux nouvelles technologies. « La mort était un thème évident qui revenait souvent. Alors que, dans notre société, c’est tabou, eux la regardent en face. On a eu envie de faire quelque chose avec les vieux, ces gens dont personne ne se soucie vraiment. Par ailleurs, la mort est l’une des choses les plus virtuelles qu’on puisse imaginer, et l’expérience post mortem, un sujet sur mesure pour etoy », racontent les agents etoy.ZAI, président, et etoy.HAEFLIGER, en combinaison blanche intégrale, rencontrés dans un bar parisien.

Il y a deux ans, une douzaine d’agents etoy, venus d’horizons divers (architectes, designers, chercheurs, avocats, scientifiques), se sont reclus dans la montagne suisse pour réfléchir à la question. De ce brainstorming a fusé l’idée d’« arcanum capsule » (arcanum signifiant secret ou mystère en latin). « Ce n’est rien de vraiment révolutionnaire, les gens parlent des disparus, ils se racontent des histoires pour les garder en vie. Quelqu’un continue d’exister tant qu’on se souvient de lui. »

Cette capsule permettrait de stocker les informations concernant une personne disparue, des informations visuelles, des samples de la voix, des photos de sa famille et de ses amis, les morceaux de musique qu’il aimait, éventuellement un extrait d’ADN, ou des messages pour ses proches. Chaque capsule est identifiée par un code qui permet d’accéder à son contenu. « Ce n’est pas un cimetière de données mais un portrait interactif de la personne disparue, précisent les auteurs. Le projet ne consiste pas à copier ou à cloner la vie dans le cyber-espace. Le contenu est soigneusement trié, en conciliation avec le pilote, il n’est pas exhaustif. Se souvenir, c’est aussi la perte, l’oubli. »

Pour ses expérimentations, etoy avait besoin d’un volontaire à encapsuler. Il s’appelle Sepp Keiser, vit dans la petite ville de Zug en Suisse et a 83 ans. Ce pionnier du microfilm, acteur à ses heures perdues, fait un pilote d’essai idéal. « Nous voulions une série de pionniers de l’âge de l’information, M. Keiser est en quelque sorte un grand-père d’etoy », se réjouit l’agent ZAI. Entre l’été 2005 et l’hiver 2006, ils ont rencontré leur pilote à plusieurs reprises, collecté et scanné les documents officiels, des photographies, des interviews, des enregistrements. « Nous avions besoin que l’utilisateur soit en vie, de le rencontrer afin de définir avec lui son plan post mortem. Car l’objectif n’est pas de constituer une capsule inerte, mais qu’elle continue de vivre, tel un fantôme digital. On peut, par exemple, imaginer qu’un programme l’active dans le futur, que la capsule contacte ses amis à une certaine date, ou qu’un proche va trouver des fleurs sur le pas de la porte avec une carte de quelqu’un décédé des années auparavant. »

Etoy ne se contente pas d’amasser des données digitales, mais développe simultanément l’environnement informatique qui va permettre à ce projet de se déployer. Ils sont en train de finaliser un logiciel en open source, l’« Angel-App », qui permet de distribuer facilement les capsules entre les « anges gardiens » qui les hébergent sur leur ordinateur. Peut se porter volontaire pour le rôle d’« ange » quiconque possède un ordinateur et est prêt à partager au moins 50MB d’espace disque.

Le projet Mission Eternity soulève un autre problème d’envergure : la rapide obsolescence technologique. « Les systèmes digitaux pour sauvegarder la mémoire sont très puissants mais aussi opaques, on peut toujours glisser une vieille pellicule de film devant une lumière pour voir ce qu’il y a dessus, mais un CD sera un jour illisible. » Etoy a choisi l’open source et un système décentralisé en peer-to-peer, meilleur garant pour que le projet puisse se perpétuer. « Ce n’est évidemment pas un projet commercial mais artistique. Mission Eternity est construit sur du logiciel libre et des licences publiques pour garantir la circulation de ces données, indispensables pour garder les pilotes et le système en vie. » Sous la protection des milliers d’anges de Mission Eternity (en vie), les pilotes (morts) voyagent dans l’espace et dans le temps pour toujours.

Le projet ne se limite pas à des données numériques intangibles dérivant dans le cyberespace. Il inclut également les restes biologiques. « Au départ, nous n’avions pas envisagé que nous allions devoir nous charger du corps de notre pilote, mais nous ne voulions pas que ça reste juste un concept abstrait. » Sepp Keiser, un peu décontenancé par la demande, a fini par leur donner son autorisation, après avoir demandé l’avis de sa femme.

Plusieurs sépultures high-tech sont envisagées : en cas d’inhumation, une pierre tombale dotée d’un sémacode (une sorte de code graphique) lisible par la caméra d’un téléphone portable, qui va permettre d’afficher le contenu de la capsule associée. Autre option, nomade celle-là : mouler les cendres dans du ciment et plugger l’objet obtenu dans un sarcophage.

L’aménagement du Sarcophagus, cimetière mobile qui pourrait contenir les cendres d’un millier de pilotes, est déjà bien avancé. Il s’agit d’un container de 6 mètres de long dont l’intérieur est tapissé de 17 000 diodes électroluminescentes (LED), autant de pixels, formant un écran qui permet d’afficher le contenu des capsules. « Quand on se remémore quelqu’un, on le voit souvent flou, se souvenir, c’est aussi perdre de la résolution. Dans le sarcophage, on a cette même image grossièrement pixelisée, si on regarde de près, on ne voit rien », explique l’agent Haefliger. Le container, finalisé entre janvier et juin 2006, à Zurich, a déjà pas mal voyagé, à San Jose en Californie pour le festival d’art numérique ZeroOne, puis à Burning Man au Nevada.

Lors de leur escapade américaine, les agents en mission sont entrés en contact avec la famille de Timothy Leary, le pape du LSD, mort d’un cancer en 1996, dans le secret espoir de récupérer le reste de ses cendres (rappelons que 7 grammes ont déjà été envoyés dans l’espace à bord d’une fusée avec les restes de 24 autres personnes, notamment ceux du créateur de Star Trek). « Nous avions lu son livre Design For Dying, et plusieurs de ses idées coïncidaient avec les nôtres, notamment sa volonté d’affronter la mort joyeusement plutôt que de l’ignorer. » Leary ne s’est finalement pas suicidé en direct sur le Net comme annoncé, ne s’est pas non plus fait cryogéniser, bien qu’il ait été en contact avec deux entreprises spécialisées, mais est mort tranquillement au milieu de ses proches. « Leary était obsédé par la mort, il a rassemblé une énorme documentation avec des scans en 3D de son corps, de son ADN... Il aurait sûrement adhéré à notre projet. » Finalement, la famille s’est laissée convaincre et le reste des cendres de Timothy Leary devrait leur être remis prochainement lors d’une cérémonie à New York. « Mission Eternity est compatible avec toutes les religions, avancent les deux agents d’etoy. Parmi nous, certains sont croyants, d’autres athées. L’idée, c’était de penser la mort différemment, sans être dogmatique sur la question, d’inventer de nouveaux rituels. »


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  • Encapsulés pour l’éternité

    12 février 2007 00:17, par Demo Stain
    et si on se mettait la toywar en capsule et qu’on n’en parlerait plus ? c’est la seule chose que ces gus ont jamais fait de bien...
  • Encapsulés pour l’éternité

    9 février 2007 16:24
    Je ne sais pas si j’ai envie d’avoir des fleurs 10 ans aprés la mort d’un proche - je ne sais pas si je serais triste ou joyeux, mais peut etre aurais je besoin de me construire avec cette dispsarition et non pas le reprendre en pleine tete un matin via 12 roses ...
    • Encapsulés pour l’éternité 10 février 2007 20:30
      Certes mais le deuil réalisé n’empêche nullement le souvenir.
      • Encapsulés pour l’éternité 11 février 2007 02:15
        Le souvenir d’accord. Mais là, cet exemple des fleurs, c’est la réalisation d’une action du disparu. Plutôt étrange.

 

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