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mercredi 13 janvier 2010 11:27

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Eric Rohmer, dernière vague

par Olivier Séguret

tags : cinéma d’auteur , disparition

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L’odyssée Rohmer

Cinéaste des variations et des obsessions, dialoguiste virtuose, le maître de la Nouvelle Vague aura été tour à tour écrivain et critique avant de devenir un auteur moderne empreint de moralité.

Hospitalisé dans un état de très grande faiblesse depuis une semaine et tombé dans le coma à la veille du week-end, Eric Rohmer s’est éteint lundi matin à Paris, a annoncé, hier dans l’après-midi, Margaret Menegoz, qui fut longtemps sa productrice aux Films du Losange. Il avait 89 ans.

C’est un pilier de la Nouvelle Vague qui disparaît, même s’il avait tourné son premier film, le Signe du Lion (1959) avant que ne fleurisse l’expression « Nouvelle Vague », inventée par Françoise Giroud. Comme les autres cinéastes de ce mouvement (Godard, Truffaut, Resnais, Rivette, Rozier, Chabrol, Rouch…), Rohmer n’a jamais cultivé de corporatisme ou de théorie particulière attachés à cette vague dite nouvelle. Il a imperturbablement, solitairement, impérieusement tracé sa route unique, construisant pas à pas son propre système, sa propre économie… et son œuvre immense.

Avec près de vingt-cinq films en cinquante ans d’activité, Rohmer laisse une œuvre riche, foisonnante, à certains égards révolutionnaire et dont la portée dépasse de très loin le marivaudage littéraire ou le nombrilisme sentimental où l’on a parfois voulu l’enfermer. Le temps, sans doute, fera le tri parmi les nombreux legs que Rohmer laisse à l’histoire du cinéma. Mais on peut déjà avancer quelques pistes qui situent le formidable bonhomme sur l’échelle de notre temps présent.

Dès le début des années 80, une intelligence supérieure lui a fait prendre conscience avant tout le monde d’une urgence absolue  : la légèreté. C’est-à-dire des budgets modestes, des tournages al fresco, des équipes réduites et une autonomie de production. Une légèreté qui concerne aussi l’homme et l’ambiance qu’il imprimait à ses tournages. Adossé aux Films du Losange, qu’il cofonda avec Barbet Schroeder en 1962, Rohmer a traversé toutes les crises du cinéma français sans dévier d’un iota de sa ligne. Anticipant la nouvelle donne que représentait le cinéma numérique ou expérimentant les nouvelles possibilités qu’offrait l’explosion de l’offre télévisuelle avec l’arrivée de Canal +, il fut le premier cinéaste français à proposer la diffusion d’un film inédit sur la chaîne cryptée, avant même sa sortie en salles  : c’était le Rayon vert (sous-titré Que le temps vienne où les cœurs s’éprennent, extrait d’un poème de Rimbaud), qui remporta la même année 1986 un Lion d’or à Venise. Sans qu’ils le sachent peut-être, les cinéastes qui ne jurent plus aujour­d’hui que par la « petite caméra », la vidéo HD et par la liberté que confèrent les nouvelles technologies sont des enfants de Rohmer, qui a fait la démonstration que l’on pouvait, même dans des conditions austères, produire de purs chefs-d’œuvre.

Une autre caractéristique mal connue de Rohmer est son incroyable popularité en dehors de nos frontières et particulièrement aux Etats-Unis, où il compte depuis longtemps un public fervent et fidèle. Il y incarne une certaine idée de la France et de son cinéma telle que les cinéphiles américains la cultivent. Ce respect et cette affection que les films de Rohmer ont recueillis depuis trente ans dans les salles de la côte Est ou au sein des campus américains suffisent à plaider pour l’universalité profonde de son cinéma, à la fois so french et si unanimement humain, piquant et si profondément juste dans la définition des caractères.

Malgré sa cocasserie personnelle et son humour partout attestés, une certaine forme de rigueur orgueilleuse constitue aussi la personnalité d’Eric Rohmer, dont on trouve trace dans son entêtement à accomplir, dans le cours même de sa filmographie, des corpus cinématographiques qu’il est le seul à s’être imposé. Ce sont naturellement les Contes moraux (cinq films, de la Carrière de Suzanne à l’Amour l’après-midi), les Comédies et proverbes (six chapitres, de la Femme de l’Aviateur à l’Ami de mon amie), ou les Contes des quatre saisons. Dans les trois cas, des tranches de vie palpitante qui formeront sans aucun doute un irremplaçable matériau sur la condition humaine, et sa comédie, à la fin du XXe siècle. Cette façon programmatique et presque corsetée de concevoir son œuvre de cinéma, enserrée dans une table des matières qu’il s’agit de réaliser pied à pied et dont il se fixe lui-même l’objectif, paraît presque contradictoire avec les réalisations effectives auxquelles elle a donné lieu et qui sont, à chaque fois, des démonstrations d’une liberté conceptuelle et scénographique parfaitement absolues.

D’ailleurs, il a lui-même inventé les antidotes à la rigidité apparente de cette filmographie en y dispersant ça et là des films sortis de nulle part, n’appartenant à aucun programme, mais qui venaient néanmoins explorer des pans entiers de notre fameuse identité nationale. Avec Perceval le Gallois, l’Anglaise et le Duc ou Triple Agent, trois films historiques qui regardent la France au fond des yeux, Rohmer faisait encore la démonstration qu’avec lui, même l’épopée ancienne et édifiante conservait le caractère d’une aventure intime et chuchotée, s’incarnant dans des dialogues, des personnages et des situations qui rendent l’histoire, notre histoire, inoubliables.

Paru dans Libération du 12 janvier 2010


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